De la corruption du principe de la démocratie
Le principe de la démocratie se corrompt, non seulement lorsqu'on perd l'esprit d'égalité, mais encore quand on prend l'esprit d'égalité extrême, et que chacun veut être égal à ceux qu'il choisit pour lui commander. Pour lors le peuple, ne pouvant souffrir le pouvoir même qu'il confie, veut tout faire par lui-même, délibérer pour le sénat, exécuter pour les magistrats, et dépouiller tous les juges ^
Il ne peut plus ^ y avoir de vertu dans la république. Le peuple veut faire les fonctions des magistrats : on ne les respecte donc plus. Les délibérations du sénat n'ont plus de poids : on n'a donc plus d'égards pour les sénateurs, et par conséquent pour les vieillards. Que si l'on n'a pas du respect pour les vieillards, on n'en aura pas non plus pour les pères : les maris ne méri-
1. Cette guerre dura trois ans. (Note do l'auteur.) — C'est la troisi(Miie guerre punique.
2 C'est ce qui arriva sous la Révolution, en 1791 et 1792. « Les hommes, agités et redressés par un sentiment nouveau, s'abandonnent ï l'orgueilleux plaisir de se sentir indépendants et puissants. » Iaim-, >a Révolution, I, p. 296. Voyez notamment, à Paris, les usurpation^ les sections et des clubs. Si, dans tout ce passage, Montesquieu est un écho des philosophes grecs, il apparaît par moments comme un pro-
^3. L'édition originale ajoute ici « alors », que les éditions postérieures ont supprimé à tort.
vent pas plus de déférence, ni les maîtres plus de soumission. Tout le monde parviendra à aimer ce libertinage : la gêne du commandement fatigue/a, comme celle de l'obéissance. Les femmes, les enfants, les esclaves, n'auront de soumission pour personne. Il n'y aura plus de mœurs, plus d"amour de l'ordre, enfin plus de vertu*.
On voit dans le Banquet de Xénophon une peinture bien naïve d'une république où le peuple a abusé de l'égalité. Chaque convive donne à son tour la raison pourquoi il est content de lui. « Je suis content de moi, dit Chamidès, à cause de ma pauvreté. Quand j'étais riche, j'étais obligé de faire ma cour aux calomniateurs, sachant bien que j'étais plus en état de recevoir du mal d'eux que de leur en faire; la répubhque me demandait toujours quelque nouvelle somme; je ne pouvais m'absemer. Depuis que je suis pamTe, j'ai acquis de l'autorité; personne ne me menace, je menace les autres, je puis m'en aller ou rester. Déjà les riches se lèvent de leurs places et me cèdent le pas. Je suis un roi, j'étais esclave; je payais un tribut à la république, aujourd'hui elle me nourrit; je ne crains plus de perdre, j'espère d'acquérir-. »
Le peuple tombe dans ce malheur, lorsque ceux à qui il se confie, voulant cacher leur propre corruption, cherchent à le corrompre. Pour qu'il ne voie pas leur ambi-
1. Aristote, Politique, VIII, ix, 6 : « Les vices que présente la démocratie extrême se retrouvent dans la tyrannie : licence accordée aux femmes dans l'intérieur des familles pour qu'elles trahissent leurs maris : licence aux esclaves pour qu'ils dénoncent aussi leurs maîtres. »
2. Banquet, \S,'iQei suiv. Efjxl vOv ixèvTupiwu éotxù;, tôtô ôè aa-wd); Io'jXo;^ f,v. La traduction de Montesquieu est très libre. Pour le fond, même observation que tout à l'heure. Montesquieu semble prévoir ici le socialisme d'Etat, bien que ces développements nesoiecl faits qu'à l'aide de réminiscences antique*
tion, ils ne lui parlent que de sa grandeur; pour qu'il n'aperçoive pas leur avarice, ils flattent sans cesse la sienne *.
La corruption augmentera parmi les corrupteurs, et clic augmentera parmi ceux qui sont déjà corrompus. Le peuple se distribuera tous les deniers publics; et, comme il aura joint à sa paresse la gestion des affaires, il voudra joindre à sa pauvreté les amusements du luxe. Mais avec sa paresse et son Uixe, il n'y aura que le trésor public qui puisse être un objet pour lui.
Il ne faudra pas s'étonner si l'on voit les sufl'rages se donner pour de l'argent. On ne peut donner beaucoup au peuple sans retirer encore plus de lui : mais pour retirer de lui, il faut renverser l'État. Plus il paraîtra tirer d'avantage de sa liberté, plus il s'approchera du moment où il doit la perdre. Il se forme de petits tyrans qui ont tous les vices d'un seul. Bientôt ce qui reste de liberté devient insupportable : un seul tyran s'élève ; et le peuple perd tout, jusqu'aux avantages de sa corruption -.
La démocratie a donc deux excès à éviter : l'esprit d'inégalité, qui la mène à l'aristocratie ou au gouvernement d'un seul; et l'esprit d'égalité extrême, qui la conduit au despotisme d'un seul, comme le despotisme d'un seul finit par la conquête.
Montesquieu.
LEsprit des lois, 1. VIII, ch. ii.
1. Aristote, Politique, VI, iv, 5 : « Le démagogue et le courtisan ont une ressemblance frappante : tous les deux ont un crédit sans bornes, l'un sur le tyran, l'autre sur le peuple ainsi corrompu. » Avarice dana le sens d'avidité.
2. Le souvenir de Platon et l'expérience de l'histoire romaine inspirent à Montesquieu cette loi, que l'iiisloire de notre Révolution véj//JA.4ç.,Wuyç.au.., yU-.^j, j.^.ii, ,.... ,,..; .„.,, ... .„> • ■,. . .
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