‹ Extraits des moralistesChapitre 275 sur 299 · Le peuple · texte numérisé non relu

Le peuple

Le peuple (nous entendons icy le vulgaire, la tourbe et la lie populaire, gens, soubs quelque couvert que ce soit, de basse, servile et mechanique condition) est une beste estrange à plusieurs testes, et qui ne se peut descrire en peu de mots, inconstant et variable, sans arrest, non plus que les vagues de la mer; il s'esmeut, il s'accoyse, il approuve et reprouve en un instant mesmes choses : il n'y a rien plus aisé que le pousser en telle passion que l'on veust; il n'ayme la guerre pour sa fin, ny la paix pour le repos, sinon en tant que de l'un à l'autre il y a tousjours du changement : la confusion lui faict désirer l'ordre, et quand il y est, luy desplaict. Il court tousjours d'un contraire à l'autre, de tous les temps le seul futur le repaist : Hi vuUji mores, odisse prœsentia, ventura cupere, prœterita cehbrare^.

1, Charron reproduit ici, comme c'est son habitude, les opinions des anciens. Celle de son temps n'est pas en progrès sur ce point. De nos jours on ne parlerait pas ainsi du peuple; et d'autres pages, citées dans ce recueil, apportent à celles-ci un utile correctif.

2. Tout ce paragraphe parait avoir été tiré de Cicéron. Dans le discours pour Plancius, il dit : Non est enim consilium in vtilgo, non ratio, non discrimen, non diligentia, etc. Voyex Orat. pro IHnncio^

Léger à croire, recueillir et ramasser toutes nouvelles, surtout les fascheuses, tenant tous rapports pour véritables et asseurés : avec un sifllet ou sonnette de nouveauté, l'on l'assemble comme les mouches au son du bassin.

Sans jugement, raison, discrétion : son jugement et]sa sagesse, trois dez et l'adventure; il juge brusquement et à l'estourdie de toutes choses, et tout par opinion, ou par coustume, ou par plus grand nombre, allant à la file comme les moutons qui courent après ceux qui vont devant, et non par raison et vérité. Plebi non jiidicium, non Veritas ; — ex opinione miilta, ex veritate pauca judicat^.

Envieux et malicieux; ennemy des gens de bien, contempteur de vertu, regardant de mauvais œil le bonheur d'autruy, favorisant au plus foible et au plus meschant, et voulant mal aux gens d'honneur, sans sçavoir pourquoy, sinon pour ce que ce sont gens d'honneur, et que l'on en parle fort et en bien 2,

Peu loyal et véritable, ampli liant le bruict, enchérissant sur la vérité, et faisant tousjours les choses plus grandes qu'elles ne sont, sans foy ny tenue. La foy d'un peuple, et la pensée d'un enfant, sont de mesme durée, qui change non seulement selon que les interests changent, mais aussi selon la différence des bruicts que ch-ique heure du jour peut apporter.

Mutin, ne demandant que nouveauté et remuement; séditieux, ennemy de paix et de repos : ingenio mobili, seditiosiun, discordiosum, cupidum rerum novarum, quieti

§ i. Dins le discours pour Murena : Nihil est incertius vulgo, nihil obsruritis voluntate hominum, nihil fallacitts ratione Iota consiliorum, etc. Orat. pro Murena, § 35.

1. Voyez Tac, Hist., 1 1, chap. 32. — Ciceb., pro Roscio, 39.

Page 1