Les vertus de la démocratie
On connaît peu, on comprend mal les sociétés démocratiques, encore si nouvelles et si obscures. Leur vertu manque de cet éclat, je dirai plus, de ce fini, de ce charme, qui tiennent à l'élévation des personnes, à la beauté des formes, à l'action du temps, au développement complet, varié, harmonieux, de la nature humaine grande et glorieuse. Mais la vertu même et la moralité ne leur manquent pas. Il y a, dans ces masses pressées et inconnues, dans ces vies laborieuses et modestes, beaucoup de droiture, de justice simple, de bienveillance active, beaucoup de soumission à la règle, de résignation au sort, une rare puissance d'effort et de sacrifice, une belle et touchante disposition à s'oubher soi-même, sans prétention, sans bruit, sans récompense; même la jalousie de toute supériorité, la passion de l'envie, ce venin des sociétés démocratiques, n'infecte pas toujours, autant
1 Lin^uet (1736-1794), avocat et publiciste, se fit connaître à la fois par une^cloquence véhémente, par une certaine originalité de vues, et par un caractère violent et caustique, qui le fit rayer en 17/4 du tableau des avocats. L'ancien régime le mit à la Bastille, la Révolution le guillotina. En 1767 il publia sa Théorie des lois civiles, essai de réfutation de X'Esprit des lois et de défense de la monarchie absolue • c'est à ce propos que Voltaire lui écrit une lettre dont on vient de lire la fin. (Note de M. Lanson dans son édition des Lettres au iviii* siècle.)
602 EXTRAITS DES MOhALISTES.
qu'on devait le craindre, leur jugement moral. -Nous en sommes profondément atteints, et pourtant le goût de l'honnête, le respect du bien est général et puissant parmi nous. On rencontre le bien avec joit ; on l'accueille avec reconnaissance comme un cordial salutaire, comme un service rendu à la société qui sent le besoin de s'élever et de s'épurer. Respect d'autant plus vrai, goût d'autant plus sûr, qu'il est étranger à toute opinion systématique, à toute exaltation de l'esprit, à toute emphase romanesque. Par un phénomène singuUer et très significatif, c'est vers le mal, vers le dérèglement que se portent aujourd'hui l'exagération et l'emphase; on déclame en se plongeant dans la boue. Pour le bien, notre temps le veut simple, vrai, grave, sensé. C'est uniquement parce que c'est le bien, le bien moral, qu'on l'estime et qu'on l'aime. On ne lui demande que de paraître ce qu'il est.
Où règne une telle disposition, où le bien est ainsi en honneur pour lui-même et pour lui seul, il peut encore y avoir beaucoup de mal, et un mal très funeste; mais ce n'est pas au mal qu'appartient l'avenir.