Du progrés moral
Nous voici arrivés au progrès moral, c'est-à-dire à la partie vraiment difficile et délicate du sujet que nous avons abordé. C'est ici surtout que les faits semblent se contredire, et, par conséquent, qu'il importe d'en fixer la portée et la signification.
Des deux côtés opposés, assertions également plau sibles, déclamations également éloquentes.
Les uns prennent nos statistiques, les rapports de notre police, les comptes rendus de nos tribunaux; ils énumèrent les scandales publics et les turpitudes qu'on ne se dit qu'à l'oreille; ils invoquent le témoignage des observateurs les mieux placés, le commissaire du quartier, le directeur des consciences, le notaire, le médecin. Us passent tour à tour des vices du riche à ceux du pauvre, des désordres de la ville à ceux de la campagne; lis nous montrent partout l'avidité, la bassesse, la luxure, ils nous demandent si c'est là le progrès dont on fait
tant de bruit, si le monde moderne est vraiment supérieur à celui qu'on a vu jadis s'affaisser dans sa propre corruption, si les hommes ne sont pas éternellement les mêmes.
Les partisans du progrès, sans s'inscrire en faux contre toutes ces assertions, ne se tiennent pas néanmoins pour battus. Ils ont aussi des faits à invoquer. Le christianisme a certainement introduit un nouvel idéal moral dans l'humanité, et cet idéal n'est pas resté sans agir sur les mœurs. Nous avons des vertus que ne connaissaient pas les anciens. L'humanité, la véracité, la pudeur, n'existaient point jadis ou n'avaient point le môme sens. La notion du devoir était moins profonde, moins absolue. Nous avons appris le respect de l'homme et de la vie humaine. Nous avons aboli l'esclavage et la torture. Nous avons affranchi la femme, relevé le pauvre. Nous avons des asiles pour tous les maux. Les caractères sont peut-être moins forts, les héros plus rares; mais ici, comme dans tout le reste, le niveau général s'est élevé, et la moyenne de la moralité est supérieure aujourd'hui à ce qu'elle était, non seulement dans le monde païen, mais au moyen âge, mais au siècle dernier.
Comment concilier des assertions aussi opposées? Par une simple distinction. Il y a deux éléments dans ce qu'on appelle la morale, l'un qui est susceptible de perfectionnement, l'autre qui échappe au progrès et qui nous ramène éternellement au point de départ.
La partie progressive de la morale, ce sont les idées morales. De même que chacun apprend à ses dépens bien des principes et des vérités qu'aucun enseignement n'aurait pu lui révéler, de même rhumanilc, dans le cours des siècles, acquiert un fonds de sagesse pratique. Les résultats de l'expérience collective se fixent, et en se fixant s'accumulent; ils se transmettent
ni2 EXTRAITS DES MORALISTES.
par les institutions, l'éducation, la littérature, ropinion; ils forment ce qu'on appelle les mœurs publiques. Il y a place là pour un progrès réel et continu.
En revanche, chaque homme qui vient au monde y apporte la même nature qu'y ont apportée ses ancêtres, les mêmes besoins, les mêmes appétits, les mêmes passions. L'humanité a beau vivre et apprendre, elle ne se modifie pas dans son fond. L'éducation et le milieu agiront bien sur elle, mais sans la renouveler d'une manière définitive. Beaucoup continueront à échapper a l'empire des principes établis. Il y aura toujours des faibles, des vicieux, des coquins, des scélérats. En ce sens donc, il n'y a point progrès. La tâche est toujours à recommencer, et il serait vain d'attendre un perfectionnement qu'exclut la nature même des choses.
Ce serait peu, si le progrès moral n'était compromis d'une autre manière encore. L'art exige une certaine naïveté, incompatible avec les habitudes réfléchies de la pensée moderne. Il en est malheureusement de même de la moralité. La critique, dont le propre est de tout mettre en question, ne s'est pas arrêtée devant le principe même du bien. Là aussi, on est venu à se demander : Comment? Pourquoi? A quoi bon? Or, l'idéal s'évanouit dés qu'on l'analyse. C'est un sentiment qui a déjà disparu, lorsqu'oii commence à en discuter la légitimité ou la valeur. L'attitude critique de l'esprit est difficilement conciliable avec cette vie toute d'instinct, d'intuition, d'obéissance spontanée, qu'on appelle la vie morale. Prenons, par exemple, le sentiment de l'honneur, de l'honneur qui n'est, à vrai dire, qu'un autre nom pour la vertu et le caractère. L'honneur est l'âme de la vie civilisée. C'est à lui qu'on en appelle tacitement en toutes choses, et en dernier ressort. Il fait la valeur du soldat, le crédit du négociant, le respect mutuel et la confiance sans
QUESTIONS DE MORALE TllEOUIQUE 015
lesquels il n'y a point de sécurité. Là où il manque, il n'y a plus rien. On frémit de penser à ce que serait l'humanité, si on en retranchait entièrement le respect de soimême, le soin de sa dignité personnelle. Et cependant, gardons-nous de le méconnaître, rien n'est plus subtil que l'honneur et les sentiments semblables. Us ne subsistent qu'à la condition de ne point se raisonner. Une société qui cherche trop curieusement à s'en rendre compte est une société déjà atteinte dans les sources de la vie, et que les épreuves seules pourront sauver en la ramenant à la naïveté des impressions et à la simpUcité du caractère.