‹ Extraits des moralistesChapitre 285 sur 299 · Du pessimisme · texte numérisé non relu

Du pessimisme

Le pessimisme nous apparaît comme le dernier terme d'un mouvement philosophique qui a tout détruit : la réalité de Dieu, la réalité du devoir, la réalité du moi, la morahté de la science, le progrès, et par là l'eftbrt, le travail, dont cette philosophie proclame l'absolue inutilité.

L'excès même de ces négations et de ces destructions nous rassure, en nous éclairant sur l'influence artificielle et momentanée de cette philosophie. Elle pourra se produire de temps en temps, dans l'histoire du monde, comme un symptôme de la fatigue d'un peuple surmené par l'efl'ort industriel ou militaire, d'une misère qui souffre et s'agite sans avoir encore trouvé ni sa formule économique ni le remède, comme un aveu de découragement individuel ou propre à une classe dans les civilisations

vieillies, une maladie de la décadence. Mais tout cela ne dure pas : c'est l'activité utile et nécessaire, c'est le devoir de chaque jour, c'est le travail qui sauve et sauvera toujours l'humanité de ces tentations et dissipera ces mauvais rêves. Si par impossible il y avait jamais un peuple atteint de cette contagion, la nécessité de vivre, que ne suppriment pas ces vaines théories, le relèverait bientôt de cet affaissement et l'acheminerait de nouveau vers le but invisible, mai^ certain. Ces états-là sont un dilettantisme d'oisifs ou une crise trop violente pour être longue. Le caractère du pessimisme nous révèle son avenir : c'est une philosophie de transition. Dans l'ordre politique, elle est, comme en Allemagne, l'expression soit d'une lassitude momentanée de l'action, soit de graves soulTrances qui s'agitent obscurément; elle traduit une sorte de socialisme vague et indéfini qui n'attend qu'une heure favorable pour éclater et qui, en attendant, applaudit de toutes ses forces à ces anathèmes romantiques contre le monde et contre la vie. — Dans l'ordre philosophique, elle représente l'état de l'esprit comme suspendu au-dessus du vide infini entre ses anciennes croyances que l'on a détruites une à une et le positivisme qui se résigne à la vie et au monde tels qu'ils sont. Ici encore, c'est une crise, et vçilà tout. L'esprit humain ne se maintiendra pas longtemps dans cette attitude tragique. Ou bien il renoncera à cette pose violente de lutteur désespéré; las d'insulter les dieux absents ou le destin sourd à ses cris de théâtre, il abaissera son front vers la terre et retournera tout simplement à la sagesse de Candide désabusé, qui lui conseille de (( cultiver son jardin ». Ou bien, faisant eflbrt pour se retourner vers la lumière, il reviendra de lui-môme à l'ancien idéal trahi et délaissé pour d'illusoires promesses, à celui ([ue le positivisme a détruit sans pouvoir

le remplacer et qui renaîtra de ses ruines d'un jour, plus fort, plus vivant, plus libre que jomais, dans la conscience de l'homme.

Caro.

Le Pessimisme, ch. ix.

(Hachette et G", éditeurs.)

Page 1