‹ Extraits des moralistesChapitre 297 sur 299 · On appelle ana un recueil de bons mots · texte numérisé non relu

On appelle ana un recueil de bons mots

raconte sur lui des anecdotes; on parle sur sa tombe; on lui met une pierre plate sur le nez ; on revient manger un morceau ; on bâcle quelques articles nécrologiques ; on le découpe, on le débite pendant deux ou Irois jours; on en mange, on en vit; on lui souscrit un monument; on écrit au ministère, on obtient une pension pour la veuve, une bourse pour un des enfants, et puis il faut reprendre cette existence frénétique qui l'a tué. Adieu, grand homme d'un an, d'un mois, tl'un jour ! Il ne reste plus rien de toi. Dors tranquille enfin, voici l'éternelle nuit!

Nous sommes donc perdus, et, je le répète et l'affirme, ce grand art de la scène* va s'effiloquer en oripeaux, paillons et fanfreluches, il va devenir la propriété des saltimbanques et le plaisir grossier de la populace, si nous ne nous hâtons de le mettre au service des grandes réformes sociales et des grandes espérances de l'âme.

Un art qui, pour nous en tenir à la France, a produit Polyeude, Athalie, Tartuffe et le Mariage de Figaro, est un art civilisateur au premier chef, dont la portée est incalculable quand il a pour base la vérité, pour but la morale, pour auditoire le monde entier; et c'est le monde entier qui nous écoute aujourd'hui. Nous ne convoquons plus comme nos maîtres une petite assemblée de lettrés, de délicats, d'oisifs, aimables et spiriluels, trop peu nombreux pour imposer leur opinion à leurs contemporains et forcés de soumettre à l'avenir la consécration de leurs jugements. Aujourd'hui, nous tenons sous notre parole, durant cent, deux cents, trois

1. Ce que Dumas va dire de l'écrivain de théâtre peut s'étendre à tous les écrivains.

cents représentations, un public varié, mobile, ondulant, distrait, qui vient à nous, je le veux bien, entre deux gares, tout en bouclant sa malle, en regardant sa montre et en lisant la cote, mais des mœurs duquel nous faisons partie comme la vapeur et l'électricité, qui ne peut plus se passer de nous parce quil ne sait plus rester chez lui, qui veut entendre parler parce qu'il ne sait plus lire, et à qui nous pouvons dire tout ce que nous voulons, car ce n'est pas lui, comme on le croit. qui nous impose son goût, c'est nous qui lui imposons le nôtre.

Indiquons le but à cette masse flottante qui cherche son chemin sur toutes les grandes routes ; fournissonslui de nobles sujets d'émotion et de discussion. Seulement, n'oublions pas que, modifié dans sa composition, ce public modifie forcément nos procédés et nos traditions. Il n'a plus le temps de s'arrêter et de se recueillir pour admirer et glorifier un esprit plus ou moins original, plus ou moins littéraire. Le chef-d'œuvre pour le chef-d'œuvre ne lui est plus suffisant, pas plus que la satire sans conseil, pas plus que le diagnostic sans le remède. Et puis rire toujours de l'homme sans bénéfice pour lui, c'est cruel, c'est lâche, c'est triste. D'ailleurs, tel qu'il est aujourd'hui, il ne sera attentif qu'à ce qui le frappera tout de suite, à ce qui faidcra dans ses recherches, à ce qui le servira dans ses intérêts. C'est du théittre en plein air que nous faisons, sur la place publique. Il faut que nos personnages soient éclairés sur toutes leurs faces, non plus par la lumière partiale de la rampe, mais par les rayons dévorants du soleil ; qu'ils soient vrais des pieds à la tête, derrière et devant, et qu'en même temps, pour être vus et entendus de cette foule immense, ils soient surélevés comme taille, haussés comme ton, tout en conservant, comme

ces figures de Michel-Ange, rharmonie, la proportion et le mouvement dans le plus grand que nature. Il nous faut peindre à larges traits, non plus l'homme individu, mais l'homme humanité, le retremper dans ses sources, lui indiquer ses voies, lui découvrir ses linalilcs ; autrement dit, nous faire plus que moralistes, nous faire législateurs. Pourquoi pas, puisque nous avons charge d'âmes ? *

(( Alors, diront ceux qui no comprennent pas très vite, c'est du Berquin à haute dose que vous nous conseillez de faire ? c'est de l'Ennui majestueux que vrous voulez nous voir distribuer? »

Je vous conseille de faire du Berquin, si le Berquin peut servir ; je vous conseille de faire du Rabelais, si le Rabelais peut être profitable ; je vous conseille de faire n'importe quoi, pourvu que vous le fassiez loyalement, et en sachant bien ce que vous faites, que votre talent ait sa raison d'État, et que je bénéficie, moi, auditeur et lecteur, de l'autorité que je vous accorde, du droit que vous réclamez de parler seul aux autres hommes ; je vous conseille enfin, quand l'esprit humain monte à l'assaut, de ne pas rester en arrière avec les femmes et les enfants ; sinon, tout ayant augmenté, vous ne serez plus abandonnés avec indifférence, vous serez chassés avec dégoût, comme il doit advenir à ceux qui ont jeté leurs armes au moment du combat.

Alex. Dumas fils.

Préface du Fils naturel.

(Calmann Lévy, éditeur.)

1. Dumas, en prétendant que l'écrivain a charge d'âmes, rompt généreusement avec la théorie qui avait longtemps dominé la littérature de ce siècle, la théorie de l'art pour l'art.

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