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La question sociale est une question morale

Pour assurer le respect de la propriété privée, il suffirait de faire comprendre à ceux qui en sont dépourvus qu'ils ont eux-mêmes le plus grand intérêt à sa conservation, vérité dont plusieurs d'entre eux sont déjà convaincus et qu'un très simple calcul, dont sont capables la plupart des hommes en état d'exercer quelque influence, rendrait évidente aux autres dès qu'ils croiraient à la bonne foi des gens qui l'ont fait avant eux. Qs n'ont donc pas tort, ceux qui voient le salut social dans la science. Mais la science ne peut venir que de ceux qui savent. Ceux qui savent appartiennent à la classe qui a pu s'instruire, à la classe de ceux qui possèdent, et ceux qui possèdent ne sont pas écoutés des prolétaires, qui les tiennent pour ennemis. La défiance est le principal obstacle à la difl'usion des vérités économiques, la défiance est la cause persistante du danger qui menace nos foyers. Comment dissiper cette défiance de l'ouvrier envers le bourgeois? telle est, nous a-t-il semblé, la question pratique, la question urgente. A celte question, nous n'avons trouvé qu'une réponse : Pour surmonter la défiance invétérée et peut-être, hélas! méritée, qui ferme l'esprit du peuple aux raisonnements les plus élémentaires et l'ouvre aux mensonges de ses courtisans, il faut lui prouver qu'on est sincère, il faut lui prouver qu'on veut son bien, il faut lui prouver qu'on l'aime; et pour lui prouver qu'on i'aime, il faut l'aimer effectivement, l'aimer en dépit de tout. La crainte peut inspirer des mesures réparatrices. On songe aux intérêts du petit depuis que son sufl'rage élève les grands; on a construit des chemins vicinaux, on chauffe les troisièmes des chemins de fer, on con-

siruit des palais pour l'école primaire, on travaille à diminuer les frais de justice. Mais ces mesures coUeclives ne suffisent pas; il faut une action personnelle, d'individu à individu, que la crainte ne va pas encore 6 suggérer et qu'elle dirigerait infailliblement à contrefins. L'hypocrisie d'une bienveillance intéressée se trahirait à chaque instant et ne ferait qu'attiser la haine.

L'amour ne répond qu'à l'amour.

Cet amour s'exerce déjà de mille manières touchantes et fécondes; loin d'en méconnaître l'influence, nous pensons que c'est à lui que nous devons de subsister encore; mais le nombre et le zèle de ses organes sont déplorablement insuffisants. Trop souvent, d'ailleurs, ce zèle se complique et s'obscurcit d'intérêts sectaires qui paraissent à plusieurs et sont réellement quelquefois des préoccupations égoïstes. D n'aime pas, celui qui soulage les corps dans le dessein d'asservir les âmes, ou, s'il pense les soumettre pour leur bien, il aime mal : l'amour véritable ne veut point asservir, il veut affranchir, et l'amour véritable peut seul inspirer la confiance. Les efforts qu'il suggère à quelques inconnus ralentissent le déclin de la civilisation moderne. Pour l'arrêter sur la pente, pour restaurer son équilibre, il faudrait que l'action de ses forces régénératrices fût centuplée; il faudrait que ceux qui s'étourdissent sur le danger et qui l'augmentent incessamment par leurs folies égoïstes, fussent contraints de le regarder en face; il faudrait que tous ceux qui l'ont compris et qui voient où serait le remède, se disent enfin qu'il ne leur est pas permis de se démettre de l'humanité en se désintéressant de son lendemain, que leurs calculs sont bornés, que le succès n'est pas leur aflaire; mais que leur affaire est d'agir, que leur devoir strict, péremptoire.

est de travailler au sauvetage dans la mesure de leurs forces, d'ordonner tous les détails de leur vie en vue de ce but et de s'y consacrer sans restriction.

Il n'existe aucun moyen de conjurer durablement le péril social résultant des conditions du travail et de la propriété, dont l'application n'exige préalablement une réforme morale sérieuse et profonde dans les classes autrefois dirigeantes, qui sont encore en possession de la culture et de la fortune. Comment une telle réforme est-elle concevable? Sur quelles bases pourrait-on l'asseoir? Tel sera l'objet d'une recherche dont les considérations précédentes avaient pour but d'établir l'urgence et l'opportunité. Nous ne voudrions pas nous exagérer l'importance d'un travail de cette nature : lussions-nous en situation de nous faire écouter, nous savons que les crises morales ne se décident guère par des considérations théoriques. La doctrine s'inspire de ces mouvements et leur prête des formules plutôt qu'elle ne les détermine. Cependant la règle n'est pas absolue, le départ de la réflexion et de la spontanéité n'est pas toujours net. A l'heure présente en particulier, la philosophie entre partout, et la réforme morale trouve dans les théories en vogue des obstacles auxquels ce serait pure affectation de refuser une certaine importance. Le besoin qui résume et renferme tous nos besoins, c'est une réforme morale de la société dans son ensemble, à commencer par les classes favorisées. Ce que nous appelons . riforme morale serait mieux nommé peut-être une'^^évplution ;. c'est une conversion à la morale, oa plus;jii'écr?éniè'rît e«cpre, une naissance à la vie morafev^Noùs dismia (a, mpj^ale, car au fond il n'y en a qu'une, bien qu'on la. motive et qu'on la formule de plusieurs.façons. Ne songer qu'à soi seul, vivre pour soi seul, c'est se perdre ;nous dévouer aux autres

est l'iinique chance de nous sauver : telle est la leçon que les circonstances du présent nous enseignent en termes si clairs, d'une voix si haute que plusieurs ont l'air de l'entendre. Eh bien, cette vérité de l'heure présente, c'est l'éternelle vérité, c'est la vérité tout entière. Le seul moyen d'éteindre l'incendie dont notre génération a déjà vu plusieurs fois jaillir la sinistre flamme, c'est de faire aujourd'hui, sans délai, ce qu'il faut faire en tout temps.

Secrétan.

La Civilisation et la Croyance. La question véritable. (Lausanne, Payot, éditeur.

Paris, Félix Alcan, éditeur.)

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