Cf. Lamennais sur le même sujet
« L'espérance, abritant son flambeau'près de la couclio diin inur.rant, lui nionli-e le ciel ouvert où l'araour l'appelle. La croix qu'il lient entre ses mains débiles, qu'il presse sur ses lèvres et sur sou cœur, réveille en foule dans son esprit des souvenirs de miséricorde, le fortifie, l'attendrit, l'anime : encore un instant, et tout sera consommé; le trépas sera vaincu, et le profond mystère de la délivrance sera accompli... »
i. Ces pages achèvent un brillant développement où l'auteur s'est placé en dehors de l'hypotiièse de l'immortalité individuelle. Guyau avait toujours été séduit par le stoïcisme. A dix-sept an; il traduisit É2>uiéle
et de son progrès dans les sociétés humaines, lorsqu'il osait interdire l'attachement et ordonnait l'impassibilité; autant il avait raison quand, nous parlant de notre propre mort, il recommandait à l'homme de se mettre au-dessus d'elle. De consolation, point d'autre que de pouvoir se dire qu'on a bien vécu, qu'on a rempU sa tâche, et de songer que la vie continuera sans relâche après vous, peut-être un peu par vous ; que tout ce que vous avez aimé vivra, que ce que vous avez pensé de meilleur se réahsera sans doute quelque part, que tout ce qu'il y avait d'impersonnel dans votre conscience, tout ce qui n'a fait que passer à travers vous, tout ce patrimoine immortel de l'humanité et de la nature que vous a\iez reçu et qui était le meilleur de vousmême, tout cela vivra, durera, s'augmentera sans cesse, se communiquera de nouveau sans se perdre; qu'il n'y a rien de moins dans le monde qu'un miroir brisé; que l'éternelle continuité des choses reprend son cours, que vous n interrompez rien. Acquérir la parfaite conscience de cette continuité de la vie, c'est par cela même réduire à sa valeur cette apparente discontinuité, la mort de l'individu, qui n'est peut-être que l'évanouissement d'une sorte d'illusion vivante. Donc, encore une fois — au nom de la raison, qui comprend la mort et doit l'accepter comme tout ce qui est intelligible, — ne pas être lâche.
Le désespoir serait grotesque d'ailleurs, étant parfaitement inutile : les cris et les gémissements chez les espèces animales, — du moins ceux qui n'étaient pas purement ré- Hexes, — ont eu pour but primitif d'éveiller l'attention ou la pitié, d'appeler au secours : c'est l'utihté qui exphque l'existence et la propagation dans l'espèce du langage de la douleur; mais comme il n'y a point de secours à attendre devant l'inexorable, ni de pitié devant ce qui est conforme au Tout et conforme à notre pensée elle-
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même, la résignation seule est de mise, et, bien plus, un certain contentement intérieur, et, plus encore, ce sourire détaché de l'intelligence qui comprend, observe, s'intéresse à tout, même au phénomène de sa propre extinction. On ne peut pas se désespérer définitivement de ce qui est beau dans l'ordre de la nature.
Si quelqu'un qui a déjà senti les « affres de la mort » se moque de notre prétendue assurance en face d'elle, nous lui répondrons que nous ne parlons pas nousmème en pur ignorant de la perspective du « moment suprême ». Nous avons eu l'occasion de voir plus d'une fois, et pour notre propre compte, la mort de très près*, moins souvent sans doute qu'un soldat ; mais nous avons eu plus le temps de la considérer tout à notre aise, et nous n'avons jamais eu à souhaiter que le voile d'une croyance irrationnelle vînt s'interposer entre elle et nous. Mieux vaut voir et savoir jusqu'au bout, ne pas descendre les yeux bandés les degrés de la vie. Remarquons-le, le progrès des sciences, surtout des sciences physiologiques et médicales, tend à multiplier aujourd'hui ces cas où la mort est prévue, où elle devient l'objet d'une attente presque sereine; les esprits les moins stoïques se voient parfois entraînés vers un héroïsme qui, pour être en partie forcé, n'en a pas moins sa grandeur. Dans certaines maladies à longue période, comme la phtisie, le can'ier, celui qui en est atteint, s'il possède quelques connaissances scientifiques, peut calculer les probabilités de vie qui lui restent, déterminer à quelques jours prés le moment de sa mort; tel Bersot*, que j'ai connu, tel encore
1. L'auteur, qui est mort à trente trois ans, avait été longtemps malade.
2. Sur Borsot, voir la table des auteurs cités dans ce recueil. Consulter sur la mort de Bersol l,i notice de Scheier dans le recueil des œuvres de Dersot intitulé : Un moraliste.
Trousseau*, bien d'autres. Se sachant condamné, se sentant une chose parmi les choses, c'est d'un œil pour ainsi dire impersonnel qu'on en vient alors à se regarder soi-même, à se sentir marcher vers l'inconnu.
Si cette mort, toute consciente d'elle-même, a son amertume, c'est pourtant celle qui séduirait peut-être le plus un pur philosophe, une intelhgence souhaitant jusqu'au dernier moment n'avoir rien d'obscur dans sa vie, rien de non pré^^.l et de non raisonné.
La mort d'ailleurs, pour le philosophe, cet ami de tout inconnu, oiïre encore l'attrait de quelque chose à connaître; c'est, après la naissance, la nouveauté la plus mystérieuse de la vie individuelle. La moit a son secret, son énigme, et on garde le vague espoir qu'elle vous en dira le mot par une dernière ironie en vous broyant, que les mourants, suivant la croyance antique, devinent, et que leuis yeux ne se ferment que sous l'éblouissement d'un éclair. Notre dernière douleur reste aussi notre dciniêre curiosité.
GUTAU.
Lin'éligiûn de l'avenir
(Félix Alcan, éditeur.) 1. Trousseau, célèbre médecin fi ançais, mon en 1867.