Le fondement de la croyance à l'immortalité
Plus je rentre en mni, plus je me consulte, et plus je lis ces mots écrits dans mon âme : Sois jvsle et tu seras heureux. Il n'en est rien pourtant, à considérer l'étal présent des choses : le méchant prospère et le juste reste opprimé. Voyez aussi quelle indignation s'allume en nous quand cette attente est frustrée! La conscience s'élève et murmure contre son auteur; elle lui crie en gémissant : « Tu m'as trompé! — Je t'ai tromj)é, téméraire! Qui te l'a dit? Ton âme est-elle anéantie? as-tu cessé d'exister? 0 Brutus ! ô mon fils, ne souille pas ta noble vie en la finissant; ne laisse pas ton espoir et ta gloire avec ton corps aux champs de Philippes'. Pourquoi dis-tu : la vertu n'est rien, quand tu vas jouir du prix de la tienne? Tu vas mourir, |.enses-tu : non, tu vas vivre, et c'est alors que je tiendrai ce que j'ai promis. » On dirait, aux murnmres des impatients mortels que
1. Allusion au suicide de Brulus après la défaile de Tliilippis.
Dieu leur doit la récompence avant le mérite, et qu'il est obligé de payer leur vertu d'avance. Oh ! soyons bons premièrement, et puis nous serons heureux. N'exigeons pas le prix avant la \ictoire, ni le salaire avant le travail. Ce n'est pas dans la hce, disait Plutar- * que, que les vainqueurs de nos jeux sacrés sont couronnés, c'est après qu'ils l'ont parcourue.
Ici-bas mille passions ardentes absorbent le sentiment intime, et' donnent le change aux remords; les humiliations, les disgrâces qu'attire l'exercice des vertus, empêchent d'en sentir tous les charmes. Mais quand, délivrés des illusions que nous font le corps et les sens, nous jouirons de la contonplation de l'Être suprême et des vérités éternelles dont il est la source, quand la beauté de l'ordre frappera toutes les puissances de notre âme, et que nous serons uniquement occu/és à comparer ce que nous avons fait avec ce que nous aurions dû faire, c'est alors que la voix de la conscience reprendra sa force et son empire ; c'est alors que la volupté pure qui naît du contentement de soi-même, et le regret amer de s'être avili, distingueront par des sentiments inépuisables le sort que chacun se sera préparé. Ne me demandez point, ô mon bon ami! s'il y aura d'autres sources de bonheur et de peines : je l'ignore; et c'est assez de celles que j'imagine pour me consoler de cette vie et m'en faire espérer une autre. Je ne dis point que les bons seront récompensés; car quel aulre bien peut attendre un être excellent que d'exister selon sa nature? Mais je dis qu'ils seront heureux, parce que leur auteur, l'auteur de toute justice les ayant faits sensibles, ne le^ a pas faits pour soulfrir; et que, n'ayant point abusé de leur hberté sur la terre, ils n'ont pas trompé leur destination par leur faute : ils ont souffert pourtant dans celle vie, ils seront donc dédommagés dans une autre.
i;T>niORTAI,lTE 77
fie sentiment est moins lomlt' sur le mérite de l'homme ({lie sur la notion de bonté qui me semble inséparable de l'essence divine. Je ne lais que supposer les lois de l'ordre observées, et Dieu constant à lui-même.
J.-J. Rousseau.
Emile, IV.