Qu'un acte de vertu est une preuve de l'immortalité
Quant A la question de savoir si les actes de vertu et de courage sont récompensés dès ce monde, il faut beaucoup distinguer, ce me semble. Il est difficile de la soutenir avec apparence d'un homme qui se jette à l'eau pour sauver un inconnu, et qui se noie avec lui. Ce que j'en dis n'est certes pas pour décourager du courage, mais pour mettre chaque chose à sa place. Vous savez que c'est ma manie. Je crois que la hardiesse à bien faire a sa raison dans l'autre monde et que les actes de résistance désespérée contre le mal, dans certaines âmes, sont une preuve précisément de l'autre monde. Un grand citoyen qui regarde un tyran en face et qui le défie au milieu de ses légions, de ses juges corrompus et de ses bourreaux, ne lui dit pas : « Je suis plus fort que vous. » Ce serait d'un matamore; il lui dit : « J'ai derrière moi un principe qui est plus fort que vous ; il vous tuera tôt ou tard, et moi je vais où il règne toujours. Bonne nuit. » Cela est écrit en caractères invisibles sur tous les drapeaux des grandes causes; mais, cela dit, je conviens que souvent même en ce monde on recueille les fruits d'une volonté énergique. On a surtout ce sentiment de repos qui résulte d'être en complicité
avec le bien, si je puis parler ainsi, et l'on dit avec plus de raison que Sosie : « J'ai bon maître, et voilà noire maison. » Vous voyez que je prêche, même à mon curé.
DOUDAN
Lettre du 12 septembre 1862.
(Calmann Lévy, éditeur.)