Lagrange et Didier
Si EXTRAITS DES MORALISTES.
et puisque c'est dans la mauvaise disposilion de ton àme qu'est tout le mal, corrige les affections déréglées, et ne brûle pas la maison pour n'avoir pas la peine de la ranger.
>c dis donc plus que c'est un mal pour toi de vivre, puisqu'il dépend de toi seul que ce soit un bien, et que si c'est un mal d'avoir vécu, c'est une raison de plus pour vivre encore. Ne dis pas non plus qu'il t'est permis de mourir; car autant vaudrait dire qu'il t'est permis de n'être pas homme, qu'il t'est permis de te révolter contre l'auteur de ton être, et de tromper ta destination. Mais, en ajoutant que ta mort ne fait de mal à personne, songes-tu que c'est à ton ami que tu l'oses dire*?
Ta mort ne fait de mal à personne! J'entends; mourir à nos dépens ne t'importe guère, tu comptes pour rien nos regrets. Je ne te parle plus des droits de l'amitié que tu méprises : n'en est-il point de plus chers encore qui t'obligent à te conserver? S'il est une personne au monde qui l'ait assez aimé pour ne pas vouloir te survivre, cl à (jui ton bonheur manque pour être heureuse, penses-tu ne lui rien devoir?
Tu parles des devoirs du magistrat et du père de famille; et, parce qu'ils ne te sont pas imposés, tu te crois affranchi de tout; et la société à qui tu dois la conservation, tes lalents, tes lumières; la patrie à qui tu appartiens; les malheureux qui ont besoin de toi, ne leur dois-tu rien? Oh! l'exact dénombrement que tu fais! parmi les devoirs que tu comptes, tu n'oublies que ceux d'iionuTie et de citoyen. Où est ce vertueux patriote nui refuse de vendre son sang à un prince étranger parce qu'il ne doit le verser que pour son pays, et qui
1. Celle disserlalion, comme toiilcs celles de la Souvellc Uéloise, est iircscnlife par Rousseau sous forme de lellre. On va s'en apercevoir à plusieurs reprises.
QUESTIONS PUKfJMlNAIUES. 8j
veut niaînlonaiU le répandre en désespéré conli-e l'expresse défense des lois? Les lois, les lois, jeune homme! le sage les méi)rise-l-il? Socrate innocent. i)ar respect pour elles, ne voulut pas sortir de prison : tu ne balances point à les violer pour sortir injustement de la vie, tu demandes : Quel mal fais-je?
Crois-tu t'excuser sur ton obscurité? Ta faiblesse t'exempte-t-elle de tes devoirs? et pour n'avoir ni nom ni rang dans ta patrie, en es-tu moins soumis à ses lois? Il te sied bien d'oser parler de mourir, tandis que tu dois l'usage de ta vie à tes semblables! Apprends qu'une mort telle que tu la médites est honteuse et furlive; c'est un vol fait au genre humain. Avant de le quitter, rends-lui ce qu'il a fait pour toi. Mais je ne tiens à rien... je suis inutile au monde.... Philosophe d'un jour! ignores-tu que tu ne saurais faire un pas sur la terre sans y trouver quelque devoir à remplir, et que tout homme est utile à l'humanité par cela seul qu'il existe?
Écoute-moi, jeune insensé : tu m'es cher, j'ai pitié de tes erreurs. S'il te reste au tond du cœur le moindre sentiment de vertu, viens, que je t'appreinie à aimer la vie. Chaque fois que tu seras tenté d'en sortir, dis en toi-même : « Que je fasse encore une bonne action avant que de mourir ». Puis va chercher quelque indigent à secourir, quelque infortuné à consoler, quelque opprimé à défendre.... Si cette considération te retient aujourd'hui, elle te retiendra encore demain, aprèsdemain, toute ta vie. Si elle ne te relient pas, meurs, lu n'es qu'un méchant.
J.-J. ROUSSKAU.
Xoiivelle Uéloise, III, xxii.