‹ Extraits des moralistesChapitre 49 sur 299 · Du pouvoir de l'habitude et de ses limites · texte numérisé non relu

Du pouvoir de l'habitude et de ses limites

Tous les hommes sont assez convaincus par leur propre expérience que les actes forment et conservent Jes habitudes qui ont quelque rapport au corps. Par exemple, tout le monde demeure d'accord que l'ûii peut acquérir par des actes l'habitude de danser, de jouer des instruments, de parler une langue. Plusieurs sont persuadés qu'à force de boire on devient ivrogne, que le commerce des femmes rend mou et efTéminé, et qu'avec des gens de guerre on devient ordinairement vaillant ou brutal. Mais il y a peu de gens qui fassent sérieusement réflexion que l'càme même par ses i)ropres actes prend des habitudes, dont elle ne peut pas facilement se défaire. Un mathématicien s'imagine aisément qu'il dépend de lui de ne point aimer les mathématiques et d'en abandonner l'étude. Un ambitieux se persuade follement qu'il n'est point esclave de sa passion; et chacun croit, quoique misérablement asservi à quelque mauvaise habitude, qu'il ne dépend que de lui de rompre tout d'un coup les liens qui le captivent. C'est même sur ce principe qu'on remet toujours à se convertir. Car, comme pour se convertir il ne faut que mépriser des biens qu'on reconnaît vains et méprisables, et

1. Montaigne dit de la coutume également qu'elle est la roijne el emperiere du monde, I, 22.

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aiinrr DiiMi, qui ctMiainoniout mérite seul d'rlre aimé, charuii se persuade qu'il a, et ({u'il aura toujours assez de raison et. de force pour former et pour exécuter un dessein si juste et si raisonnable.

De plus, comme la volonté n'est jamais forcée, on s'imagine que tout ce qu'on veut, on le veut précisément parce qu'on le veut. On ne pense point que nos volontés s'excitent en nous en conséquence de nos dispositions intérieures*; parce qu'en effet ces dispositions étant des modifications de notre être propre, qui nous sont inconnues, elles nous font vouloir de manière qu'il semble que cela ne dépende que de nous : car nous voulons si gaiement, que nous croyons que rien ne nous oblige à vouloir. Il est vrai qu'alors rien ne nous oblige à vouloir, que nous-mêmes. Mais notre nous-mème n'est point notre être purement naturel, ou parfaitement libre pour le bien et pour le mal : c'est notre être disposé à l'un ou à l'autre par des modillcations qui le corrompent ou le perfectionnent, et qui nous rendent aux yeux de Dieu ou justes ou pécheurs. Et ce sont ces disi)Ositions-là qu'il faut ou augmenter ou détruire par les actes, c|ui sont les causes naturelles des habitudes.

Mais pour cela il faut encore supposer cette autre vérité importante, que l'âme ne produit pas toujours les actes de l'habitude qui domine en elle. Car il est évident que si celui dont la disposition dominante est l'avarice, n'agissait jamais que par quelque mouvement d'avarice, bien loin de devenir libéial, son vice augmenterait sans cesse, selon le principe que nous venons d'exposer, que les actes produisent et fortifient les habitudes. Il faut même qu'il soit au pouvoir de l'homme corrompu de

1, Cell»; iJ('(; est ;iboii(Jainniont développée par il. Mai ion dans son ivie de la Holidirili' murale.

produire des actes de vertu, alin qu'il puisse se défaire de ses mauvaises habitudes, et devenir homme de bien :

mais cette proposition doit être expliquée

Si les pécheurs ou les païens n'avaient nul amour pour l'ordre, ils seraient incorrigibles en toutes manières : si les justes n'avaient plus d'amour-propre, ils seraient impeccables. Car les actes forment et conser\-ent les habitudes selon le principe que je viens d'expliquer. Or le pécheur n'a que de l'amour-proprc, on le suppose. Il ne peut donc agir que par amourpropre. Toutes ses actions augmentent donc la corruption de son cœur. Le juste au contraire n'a de l'amour que pour l'ordre, on le suppose. 11 ne peut donc agir que par amour pour l'ordre. Toutes ses actions augmentent donc sa vertu. Le pécheur est donc incorrigible, et le juste impeccable, dans la supposition que le pécheur ou le païen n'a que de l'amour-propre, et le juste que de l'amour pour l'ordre. Mais dans les plus grands pécheurs il y a toujours quelque disposition à aimer l'ordre; et je ne pense pas qu'on puisse douter que les plus gens de bien ne conservent toujours quelque reste de l'amour-propre.

Mai.ebranche.

Traité de morale, 1" partie, cli. iv.

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