Du bonheur
Il nous semble que nous ne retirons guère de la société des autres, ni pour eux, ni pour nous, le profit qu'elle peut procurer, et que c'est la faute de ce terrible moi, qui consent si peu à s'oublier lui-même. Si iiou5 parlons de cette société étroite, composée de la famille et des relations familières sur lesquelles nous pouvons tant, soit en bien, soit en mal, sommes-nous sans reproche? On veut avoir raison, on veut gouverner, et que tout aille selon nos goûts et nos humeurs; il y a assez de ces gens difficiles à vivre, qui ajouteraient des arêtes aux poissons et des épines aux buissons ; ainsi on ne se donne pas la peine de se réformer, et on gâte par quelques travers de caractère le bonheur de ceux qui nous approchent et le fruit de grandes qualités ou même de grandes vertus. Si on pénétrait dans les plus intimes sociétés, dans combien ne trouverait-on pas cette plaie secrète? Et pour venir à ce qu'on appelle le monde, tandis que la société bien entendue est comme un concert où chacun met du sien pour faire aller l'ensemble, combien de fois on ne considère que soi et on gâte le plaisir commun: et c'est grand dommage, car enfin c'est un des plus assurés. Si les hommes étaient sages, ils conviendraient, quand ils se rencontrent, d'endormir un moment leurs peines par le doux mouve-
W EXTRAITS DES MORALISTI^S.
ment d'un commerce aimable et bienveillant. Je dis endormir, et non pas étouffer. Il est des douleurs sacrées qu'il faut garder religieusement; le temps émousse leur première violence, et il est bon qu'il en soit ainsi, car nous ne pourrions pas y résister; mais enfin elles vivent, et elles sont en nous comme un lieu réservé où nous n'entrons qu'avec respect. On éprouve une compassion profonde pour ceux qui portent de semblables douleurs, et on se sent attendri quand on les voit causer et sourire pour vous épargner l'impression de leur chagrin. Mais, dira-t-on, on ne gagne par là que des moments! Mais, mon Dieu, qu'y a-t-il autre chose que des moments dans la vie, et si vous gâtez les jours et les heures, qu'espérez-vous des années ?
Le beau livre qu'il y aurait à écrire sur Vart d'être malheureux ! On n'a pas l'idée du génie que l'homme emploie à se tourmenter : notre plus cruel ennemi ne pourrait faire contre nous plus que nous ne faisons nous-mêmes. 11 exagérerait nos maux et diminuerait nos biens; il nous rendrait insensibles aux biens naturels dont nous sommes maîtres, et nous forcerait de courir après des biens factices qui ne dépendent pas de nous, de mettre notre bonheur à faire figure devant le public, de l'attacher au caprice des hommes et de la fortune; il nous enflammerait de l'ambition de paraître, d'une ambition que rien ne rassasie, qui ne jouit de rien par la pensée de ce qui lui manque, et à qui il manque toujours quelque chose tant qu'elle n'a pas tout ; il nous rendrait jaloux des autres, irrités de leurs succès qui nous étaient dus et qu'ils nous enlèvent ; enfin il nous créerait une existence déplorable sans contentement et sans repos. Je ne demande pas qu'on mette de la méthode à être heureux : il y a dans la méthode une raideur déplaisante; si ce n'est de la rai-
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deiir, c'est au moins de l'artifice; et il y a dans ce bonheur mécanique une naïveté béale et quelque chose qui donne envie de pleurer : mais il iaut envisager nellement la condition humaine, et une fois qu'il est connu que les biens et les maux s'y succèdent comme le beau et le mauvais temps, sans que rien puisse nous assurer des biens ni nous garantir des maux, il faut, dis-je, accepter avec reconnaissance tout ce que la destinée nous accorde de favorable, en exprimer le bonheur qu'il renferme, et l'étendre, s'il se peut, par la comparaison avec les infortunes qui s'abattent autour de nous.
Osons dire la vérité sur le bonheur. On se le représente ordinairement comme un état fixe, comme un repos ; or l'homme est un être vivant : son bonheur est donc de vivre, et la vie est un mouvement, par conséquent un elTort, un regret, une espérance et une crainte. Pascal a dit avec profondeur ; « Nous ne cherchons jamais les choses, mais la recherche des choses. » Telle est visiblement la nature de l'esprit humain. Quand on annonça à saint Anselme que probablement Dieu le rappellerait à lui dans quelques jours, il répondit : « Si telle est sa volonté, j'obéirai de bon cœur; mais s'il aimait mieux me laisser encore parmi vous au moins assez longtemps pour résoudre une question que je médite touchant l'origine de l'âme, j'accepterais avec reconnaissance, d'autant que je ne sais si, après ma mort, personne la résoudra. » M. de Rémusat, qui cite celte touchante réponse, ajoute : « La recherche de la vérité passionne encore ces grands et inquiets esprits au moment où ils vont à elle ; ils préfèrent l'amour à la possession, et sur le seuil du ciel ils regrettent de la terre le travail et l'espérance. »
La vie pratique est connue la vie spéculative, toute en mouvement. Si vous voulez^.l^icii.Yoii' l'instinct de la
nature humaine, considérez les jeux des enfants, ce qu'ils mettent d'action pour creuser un trou ou élever une montagne de sable, puis aussitôt pour combler ce trou et démolir cette montagne ; plus tard ils mettent la même ardeur à l'équitation, à la navigation, à la danse et à la chasse; il faut constamment leur donner quelque chose à faire. Et les hommes sont comme les jeunes gens et les enfants : eux aussi, il faut qu'ils fassent quelque chose. Dans la plus grande fortune, ils ne jouissent de rien s'ils sont condamnés à rester désœuvrés, et dans la condition la plus misérable, dans le chagrin, en exil, en prison, s'ils parviennent à s'occuper, le sentiment de leur misère s'allège.
Chacun sait que pour les hommes qui ont eu un travail régulier, quand ils entrent dans la retraite, il y a un moment de crise très pénible : ils ne savent que faire d'eux, ils souflrent, quelques-uns en meurent; il faut qu'ils ressaisissent vite un autre travail, et le soin de ceux qui les aiment est de le leur offrir pour les sauver. Pour prendre tout de suite le plus grand exemple du passage d'une activité démesurée au repos absolu, quel spectacle que celui de Napoléon à Sainte- Hélène! Comme son historien nous le représente, réduit à l'inaction après avoir, pendant quinze ans, bouleversé le monde, consumé par le temps qu'il dévorait autrefois, comptant avec triomphe les heures dont il est venu à bout ; puis, dans une fièvre d'agir, se levant avec le jour, faisant lever sa maison et se mettant en nage à remuer delà terre, jusqu'à ce qu'il se dégoûte de ce travail et retombe sur lui-même de tout son poids!
La devise de l'humanité est : Plus loiîi. L'instinct qui la pousse en avant, et que l'absolu repos effraye, cet instinct se trahit avec une force prodigieuse dans un mot de ce môn^^ bnn^i^p an temps de sa fortune. 11
causait un jour avec Duroc » : « On me croit donc bien ambitieux? lui dit-il. — 11 y a des gens qui s'imaginent que vous prendriez, s'il vous laissait faire, la place de DitHi le Père. — Ah ! je n'en voudrais pas, dit l'Empereur, c'est un cul-de-sac. »
L'iionuiio n'est pas né pour être heureux; mais il est né pour être un homme à ses risques et périls. Comme cela est bon de se sentir dans sa loi, et, jusque dans les plus grandes agitations, combien il y a de vertu dans celte pensée, combien il y a de calme et de force ! Il faut donc aller à la vie comme on va au feu, bravement, sans se demander comment on reviendra ; et si on est mortellement blessé, je crois, pour moi, qu'il y a quelqu'un qui voit nos blessures.
Bersot.
Un Moraliste. Du bonheur.
(Hachette et C'% édileuis.)
2 — Du rire.
Que le rire soit le signe de la joie comme les pleurs sont le symptôme de la douleur, quiconque a ri n'en doute pas. Ceux qui cherchent des causes métaphysiques au rire ne sont pas gais; ceux qui savent pourquoi cette espèce de joie qui excite le ris retire vers les oreilles le muscle zygomatique, l'un des treize muscles de la bouche, sont bien savants. Les animaux ont ce muscle comme nous ; mais ils ne rient point de joie, comme ils ne répandent point de pleurs de Iris-