De la préoccupation
7 août. J'ai pris mon bain à six heures. J'étais assez disposé à la réflexion : il m'est venu quelques idées sur mes dispositions habituelles, et particulièrement sur la préoccupation, défaut auquel je suis très sujet, qui est en moi, pour ainsi dire, constitutionnel, et qui est le plus grand obstacle à tous mes progrès intellectuels et moraux. La préoccupation est l'opposé de la liberté d'esprit. L'homme préoccupé, ou qui se préoccupe des moindres choses, n'est jamais prêt à agir dans le moment et comme il faudrait agir; il ne dispose pas de ses pensées; il est toujours dominé par quelque idée ou image vague, liée à certaines afl'ections ou mouvements organiques qui lui font la loi. Comme il se sont empêché dans l'action qui se présente et qui, le plus souvent, ne souffre ni retard ni délibération, son âme en
est troublée, son esprit incertain, et toutes ses facultés actives sont embarrassées dans leur jeu. La conscience qu'il a de ce trouble, de cet embarras, le retient quelquefois et laisse échapper l'occasion, l'àVpropos, ou lui donne un air gauche, timide et lui fait commettre des balourdises, des inconvenances.
Quand je suis dans le monde, ou commandé par les affaires ou les devoirs de ma place *, je me laisse préoccuper par les plus petites choses, je me crée des fantômes et des embarras de rien. Par exemple, si quelqu'un m'arrive le matin, hors de mon heure, avant que j'aie déjeuné ou fait ma toilette, en voilà assez pour me mettre au désespoir, et pour m'ôter toute présence d'esprit sur les choses les plus importantes. Je négligerai souvent des objets essentiels faute d'y avoir pensé à temps, ou parce qu'il faudrait y vaquer à une heure qui contrarie quelque petite habitude. Dois-je faire une visite à la cour ou à un grand personnage, je me préoccupe de la dignité des personnes que je dois voir, de la manière dont elles me recevront, et j'arrive avec un air timide et décontenancé. Faut-il parler en public, je me préoccupe et m/inquiète d'avance de mon défaut de mémoire, ou de la faiblesse de mon organe, des regards qui se tourneront vers moi, et mes moyens sont paralysés dans l'instant où il faudrait les employer. Je ne me trouve jamais assez prtM pour agir, parler ou écrire; et, soit dans le monde, soit dans la solitude, un sentiment intime de méfiance, joint à l'idée exagérée des diflicultés des choses les plus simples que je vais entreprendre, font que j'hésite sur tout, que je m'embarrasse quand il n'y aurait qu'à me laisser aller, que tout se
1. A l'époque où cette page est écrite. Maine de Biran est questeur de la Chambre des Députés. Il avait été sous-préfet sous l'Eiripire. A partir d'octobre 1816, il fut conseiller d'Etat.
coniplicjue et se horissc à mes yeux prévenus, quauil il n'y aurait qu'à voir les choses couime elles sont pour les trouver simples et faciles. Le sentiment d'incpiiétude et lie trouble inlérieur, lié à celle préoccupation de l'esprit, m'empêche de rien enl reprendre de ce qui pourrait lendre ma vie honorable et utile. S'il m'est arrivé de fane quelque ouvrage suivi, j'ai été tourmenté depuis le counnencemcut jusqu'à la lin par la préoccupation du terme où je désespérais d'arriver. Ma vie se passe ainsi dans le trouble et dans une inaction plus faliganle qu'une suite ordonnée de travaux. Je me prépare sans cesse à agir; j'ai tout l'embarras et la fatigue de l'action sans rien faire, ou sans arriver à aucun résultat. Je connais des hommes extrêmement laborieux et que leur position oblige à s'occuper sans cesse, ou dans le cabin.H ou au milieu du monde; et la liberté d'esprit dont ils jouissent, fait qu'ils sont calmes et tranquilles, connue s'ils n'avaient rien à faire; leur gaieté ne les quille pas. On les trouve le matin à la toilette, dans le bain, au déjeuner; le soir au spectacle, au cercle, au concert, comme des hommes qui n'ont rien à penser qu'à se divertir; et cependant les affaires de l'État pèsent sur leur tète, et ils sont prêts à agir, parler, écrire, comme il convient à chaque occasion qui se présente. C'est qu'ils se confient à leurs facultés, toujours prêtes à leurs ordres, et qu'ils ne se préoccupent pas de ce qu'il y aura de difficultés, ou de l'embarras qu'ils éprouveront quand il faudra agir. La méfiance de soi-même est donc la cause de la préoccupation; la conscience d'une sorte d'inégalité dans nos dispositions physiques et morales doit ôler toute liberté d'esprit.
Maine de Hiran.
Pensées (1816).