Que l'homme est fait pour l'infinité
Étudiez-le dans toutes les conditions, et vous verrez que, dans les plus obscures et les plus basses, il conserve l'amour d'un bien éternel, universel, infini; qu'il veut tout, et pour toujours; que le monde entier ne peut remplir le vide immense de sa volonté; que tout ce qui est borné l'importune et le gène; qu'il sent qu'il ne peut être heureux qu'en se livrant totalement à un objet digne de toute son effusion, et capable d'épuiser toutes les forces de sa volonté ; qu'il ne se trompe jamais dans le désir, mais seulement dans l'objet; qu'il s'irrite quand il est trompé dans son attente; et que c'est moins par inquiétude que par un sentiment de justice qu'il se dégoûte successivement de tout ce qu'il a désiré; que son erreur consiste à chercher mal ce qu'il a raison de chercher; que lors même qu'il veut s'avilir et se dégrader, en s'attachant à des choses indignes de lui, il ne peut y réussir; et qu'une grandeur dont il est revêtu, et dont il n'est pas le maître, l'arrache malgré lui à la bassesse qu'il a la Lâcheté de lui préférer.
Vous verrez avec étonnernent que cet homme se reproche en secret toutes ses fautes comme une tache et un déshonneur, quoiqu'elles ne soient connues que de lui; qu'il conseiTe un désir ardent pour la gloire, et pour les bonnes voies d'y parvenir, quoiqu'il en choisisse de fausses; qu'il apaise, comme il peut, une faim qui le consume, mais sans réussir jamais à en éteindre le sentiment; et que sa disposition permanente est un besoin général, immense, insatiable, infini'.
1. Cf. JoLFFROY : « Le cœur de llioiuine et toutes les félicités do la vie mis en présence, le cœur de l'homme n'est point satisfait. » Le
C'est par là qu'il annonce qu'il est à l'image d'un bien qui est de la même étendue que son besoin. Dieu est la réalité, et l'homme est le vide. Dieu a tout, et l'homme désire tout. Dieu a fait l'homme sur le modèle de ses perfections; et l'homme, semblable à la cire qui s'écoule, et qui entre dans tous les traits dont elle doit porter l'emprerntc, s'unit intimement à Dieu pour puiser en lui ce qui lui manque, et qu'il désire : étant créé pour le désirer, et étant nécessairement malheureux s'il le désire sans l'avoir. Mais alors même son malheur rend témoignage à sa dignité presque infinie. Car il faut êlie bien grand, pour être malheureux et inconsolable si on est privé du seul bien qui soit infini.
L'homme n'est point semblable à un pauvre qui l'a toujours été, mais à un roi détrôné. Il porte dans le sein un sentiment continuel de son premier état: et quoique chassé et exilé, il conserve, même malgré lui, un violent désir d'être rétabli, mais en séparant mal à propos le désir d'être heureux de celui d'être juste, et prétendant ressembler à Dieu par l'éclat et par la grandeur, comme son image, sans se mettre en peine de lui ressembler par la sainteté.
Du Guet. Uonvrage des sir jours (sixième jour).