‹ Extraits des moralistesChapitre 63 sur 299 · La prud'homie · texte numérisé non relu

La prud'homie

Or la vraie preud'hommie que je requiers en celuy qui veut estre sage, est libre et franche, masle et généreuse, riante et joyeuse, égale, uniforme et constante, qui marche d'un pas ferme, fier et hautain, allant tousjours son train, sans regarder de costé ny derrière, sans s'arrester et altérer son pas et ses alleures pour le vent, le temps, les occasions, qui se changent, mais non pas elle, j'cnlcns en jugement et en volonté, c'est-à-dire en l'âme, où réside et a son siège la preud'hommie. Car les actions externes, principalement les publiques, ont un autre ressort, comme sera dict en son heu 2. Je la veux ici descrire, advertissant premièrement que, suivant le dessein de ce hvre déclaré au préface, je traicte de la preud'hommie et sagesse humaine, comme humaine par laquelle on est dict homme de bien et sage, et non de la chrestienne, combien qu'encores en diray-je enfin un mot.

Le ressort de cette preud'hommie est nature, laquelle oblige tout homme d'estre et se rendre tel qu'il doibt, c'esl-à-dire se conformer et régler selon elle. >'ature nous est ensemble et maistresse qui nous enjoint et commande la preud'hommie, et loy ou instruction qui nous l'enseigne. Il y a une obligation naturelle, interne et

1. Il faut employer ce vieux mot pour désigner la vertu que Charron décrit, et que tout autre mot d 'signerait incomplètement.

2. Variante. « Or le ressort de cette preud'hommie, c'est loy de nature, c'est-à-dire l'équité et raison universelle, qui luict et esclaire en un chascun de nous. Qui agist par ce ressort, agist selon Dieu : car cette lumière naturelle est un esclaire et rayon de la Divinité, une d. lluxion et dépendance de la loy éternelle et divine. Il agist aussi selon soy, car il agist selon ce qu'il y a de plus noble et de plus riche en sov. 11 est homme de bien. -•

universelle à tout homme d'eslre homme de bien, droit entier, suivant l'intenlion de son aulheur et facteur. L'homme ne doibt point attendre ny chercher autre cause, obligation, ressort ou motif de sa preud'hommie, et n'en sçauroit jamais avoir un plus juste et légitime, plus puissant, plus ancien, il est tout aussi tost que luy, nny avec luy. Tout homme doibt estre et vouloir estre homme de bien, pource qu'il est homme : qui ne se soucie de l'estre est un monstre, renonce à soy-mesme, se desment, se destruit, par droict n'est plus homme, et debvroit par effect désister de l'estre, il l'est à tort. Il faut que la preud'hommie naisse en luy par luy-mesme, c'est-à-dire par le ressort interne que Dieu y a mis, et non par aucun autre externe estranger, par aucune occasion ou induction. Personne ne veust d'une volonté juste et réglée une chose gastée, corrompue, autre que sa nature ne porte ; il implique contradiction de désirer ou accepter une chose et ne se soucier qu'elle vaille rien : l'homme veust avoir toutes ses pièces bonnes et saines, son corps, sa teste, ses yeux, son jugement, sa mémoire, voire ses chausses et ses bottes : pourquoy ne voudra-t-il aussi avoir sa volonté et conscience bonne, c'est-à-dire estre bon et sain tout entier? Je veux donc qu'il soit bon et aye sa volonté ferme et résolue à la droiture et preud'hommie, pour l'amour de soy-mesme, et à cause qu'il est homme, sçachant qu'il ne peut estre autre sans se renoncer et destruire, et ainsi sa preud'hommie luy sera propre, intime, essentielle, comme luy est son estre, et comme il est à soy-mesme. Ce ne sera donc point pour quelque considération externe et venant du dehors quelle qu'elle soit, car telle cause estant accidentale, et du dehors peust venir à faillir ou s'afl'aiblir et changer, et lors toute la preud'hommie appuyée sur icelle en fera de mesme : s'il est preud'homme pour l'honneur et la repu-

126 EXTRAITS DES MOIIALISTES.

tation, ou autre recompense, estait en la solitude, hors d'espérance qu'on le sache, il cessera de l'estre ou le sera froidement et laschement. Si pour la crainte des loix, magistrats, punitions, pouvant frauder les loix, circonvenir les juges, éviter ou elider les preuves, et se cacher à la science d'autruy, il ne le fera point : voylà une preud'hommie caduque, occasionnée, accidentale et certes bien chetive : c'est toutefois celle qui est en vogue et en usage : on n'en cognoist point d'autre, personne n'est homme de bien, qu'induit et convié par cause ou occasion, îiemo gratis bonus est^. Or je veux en mon sage une preud'hommie essentielle et invincible, qui tienne de soy-mesme, et par sa propre racine, et qui aussi peu s'en puisse arracher et séparer, que l'humanité de l'homme. Je veux que jamais il ne consente au mal, quand bien personne n'en sçauroit jamais rien, ne le sait il pas luy?que faut-il plus? Tout le monde ensemble n'est pas tant*; quid tibi prodest non habere coîiscium, habenti conscientiam^'1 Ny quand il en debvroit recevoir une très grande recompense, car quelle peust-elle estre qui luy touche tant que son estre propre? Ce seroit comme vouloir avoir un meschant cheval, moyennant qu'il eust une belle selle. Je veux donc que ce soyent choses inséparables estre et consentir de vivre homme, estre et vouloir estre homme de bien.

Charron.

De la sagesse, II, 3.

1. Sallust., in Fragment., lib. I. Hist. in orat. Philip, contra Lepidum. — Voici le texte qu'on trouve dans cet historien : Haiid facile quisqtiam gratuito bonus est.

2. C'est-à-dire, « n'est pas autant ou aussi grand que lui ».

3. Senec, apud Lnctant., Divin, institut., liv. VI, ch. xxiv.

NOS YEUTHS KT NOS VIŒS. 127

Page 1