‹ Extraits des moralistesChapitre 65 sur 299 · Cf. : « Je suis mailrc de moi comme de l'iuiivcrs · texte numérisé non relu

Cf. : « Je suis mailrc de moi comme de l'iuiivcrs

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hommes les peut aussi avoir de soi, pour ce qu'i! n'y a rien en cela qui dépende d'autrui. C'est pourquoi ils ne méprisent jamais personne ; et, bien qu'ils voient souvent que les autres commettent des fautes qui font paraître leur faiblesse, ils sont toutefois plus enclins à les excuser qu'à les blâmer, et à croire que c'est plutôt par manque de connaissance que par manque de bonne volonté qu'ils les commettent; et, comme ils ne pensent point être de beaucoup inférieurs à ceux qui ont plus de biens ou d'honneurs, ou même qui ont plus d'esprit, plus de savoir, plus de beauté, ou généralement qui les surpassent en quelques autres perfections, aussi ne s'estiment-ils point beaucoup au-dessus de ceux qu'ils surpassent, à cause que toutes ces choses leur semblent être fort peu considérables à comparaison de la bonne volonté pour laquelle seule ils s'estiment, et laquelle ils supposent aussi être, ou du moins pouvoir être, en chacun des autres hommes.

Ainsi les plus généreux ont coutume d'être les plus humbles; et l'humilité vertueuse ne consiste qu'en ce que la réflexion que nous faisons sur l'infirmité de notre nature et sur les fautes que nous pouvons autrefois avoir commises ou sommes capables de commettre, qui ne sont pas moindres que celles qui peuvent être commises par d'autres, est cause que nous ne nous préférons à personne, et que nous pensons que les autres ayant leur libre arbitre aussi bien que nous, ils en peuvent aussi bien user.

Ceux qui sont généreux en cette façon sont naturellement portés à faire de grandes choses, et toutefois à ne rien entreprendre dont ils ne se sentent capables ; et pour ce qu'ils n'estiment rien de plus grand que de faire du bien aux autres hommes, cl de mépriser son propre intérêt, pour ce sujet ils sont toujours parfaite-

mont courtois, affables et officieux envers un chacun. Et avec cela ils sont entièrement maîtres de leurs passions, particulièrement des désirs, de la jalousie et de l'envie, à cause qu'il n'y a aucune chose dont l'acquisition ne dépende pas d'eux qu'ils pensent valoir assez pour mériter d'être beaucoup souhaitée ; et de la haine envers les hommes, à cause qu'ils les estiment tous; et de la peur, à cause que la confiance qu'ils ont en leur vertu les assure ; et enfin de la colère, à cause que, n'estimant que fort peu toutes les choses qui dépendent d'aulrui, jamais ils ne donnent tant d'avantage à leurs ennemis que de reconnaître qu'ils en sont offensés.

Tous ceux qui conçoivent bonne opinion d'eux-mêmes pour quelque autre cause, telle qu'elle puisse être, n'ont pas une vraie générosité, mais seulement un orgueil qui est toujours fort vicieux, encore qu'il le soit d'autant plus que la cause pour laquelle on s'estime est plus injuste; et la plus injuste de toutes est lorsqu'on est orgueilleux sans aucun sujet, c'est-à-dire sans qu'on pense pour cela qu'il y ait en soi aucun mérite pour lequel on doive être prisé, mais seulement pour ce qu'on ne fait point d'état du mérite, et que, s'imaginant que la gloire n'est autre chose qu'une usurpation, l'on croit •que ceux qui s'en attribuent le plus en ont le plus. Ce vice est si déraisonnable et si absurde que j'aurais de la peine à croire qu'il y eût des hommes qui s'y laissassent aller, si jamais personne n'était loué injustement; mais la flatterie est si commune partout, qu'il n'y a point d'homme si défectueux qu'il ne se voie souvent estimer pour des choses qui ne méritent aucune louange, ou même qui méritent du blâme, ce qui donne occasion aux plus ignorants et aux plus stupides de tomber en cette espèce d'orgueil.

Mais quelle que puisse être la cause pour laquelle on

s'estime, si elle est autre que la volonté qu'on sent en soi-même d'user toujours bien de son libre arbitre, de laquelle j'ai dit que vient la générosité, elle produit toujours un orgueil très blâmable, et qui est si différent de cette vraie générosité qu'il a des effets entièrement contraires ; car tous les autres biens, comme l'esprit, la beauté, les richesses, les honneurs, etc., ayant coutume d'être d'autant plus estimés qu'ils se trouvent en moins de personnes, et même étant pour la plupart de telle nature qu'ils ne peuvent être communiqués à plusieurs, cela fait que les orgueilleux tâchent d'abaisser tous les autres hommes, et qu'étant esclaves de leurs désirs, ils ont l'âme incessamment agitée de haine, d'envie, de jalousie ou de colère.

Descartes.

Le$ Passions de Vdme, 3* partie, ait. 102-108.

4 — De la pudeur.

La pudeur est on ne sait quelle peur attachée à notre sensibilité, qui fait que l'âme, comme la fleur qui est son image, se replie et se recèle en elle-même, tant qu'elle est déhcate et tendre, à la moindre apparence de ce qui pourrait la blesser par des impressions trop vives ou des clartés prématurées. De là cette confusion qui, s'élevant à la présence du désordre, trouble et mêle nos pensées, et les rend comme insaisissables à ses atteintes. De là ce tact mis en avant de toutes nos perceptions, cet instinct qui s'oppose à tout ce qui n'est pas permis, cette immobile fuite, cet aveugle discernement, et cet indicateur muet de ce qui doit être évité ou ne doit pas être connu. De là cette timidité qui rend

circonspects tous nos sens, et qui préserve la jeunesse de hasarder son innocence, de soiiir de son ignorance, et d'inlerronipre son bonheur. De là ces effarouchements par lesquels l'inexpérience aspire à demeurer intaclc, et fuil ce qui peut trop nous plaire, craignant ce qui peut la blesser.

La pudeur abaisse notre paupière entre nos yeux et les objets, et place un voile plus utile, une gaze plus merveilleuse entre notre esprit et nos yeux. Elle est sensible à notre œil même par un lointain inétendu et un magique enfoncement, qu'elle prête à toutes nos formes, à notre voix, à notre air, à nos mouvements, et qui leur donnent tant de grâce. Car, on peut le voir aisément : ce qu'est leur cristal aux fontaines, ce qu'est un verre à nos pastels, et leur vapeur aux paysages, la pudeur l'est à la beauté et à nos moindres agréments.

Quelle importance a la pudeur? Pourquoi nous futelle donnée ? De quoi sert-elle à l'âme humaine ? Quelle est sa destination, et quelle est sa nécessité? Je vais tâcher de l'expHquer.

Quand la nature extérieure veut créer quelque rtre apparent, tant qu'il est peu solide encore, elle use de précautions. Elle le loge entre des tissus faits de toutes les matières, par un mécanisme inconnu, et lui compose un tel abri, que l'influence seule de la vie et du mouvement peut, sans effort, y pénétrer. Elle met le germe en repos, en solitude, en sûreté, le parachève avec lenteur, et le fait tout à coup édore. Ainsi s'est formé l'univers ; ainsi se forment en ik us toutes nos belles qualités.

Quand la nature intérieure veut créer notre être moral, et faire éclore en notre sein quelque rare perfection, d'abord elle en produit les germes, et les dépose au centre de notre existence, loin des agitations qui se font

à notre surface. Elle nous fait vivre à l'ombre d'un ornement mystérieux, tant que nous sommes trop sensili'es et ne sommes pas achevés, afin que les développements qu elle prépare à cette époque puissent se f;iire en sûreté dans nos capacités modestes, et n'y soient pas interrompus par les impressions trop nues des passions dures et fortes qui s'exhalent des autres êtres, et qui émanent de tous les corps.

Comme les molécules qui causent nos sensations, si elles entraient, sans retardement, dans cet asile ouvert à toutes les invasions, détruiraient ce qu'il contient de plus tendre, en livrant notre âme à l'action de la matière, la nature leur oppose un rempart. Elle environne d'un réseau inadhérent et circulaire, transparent et inaperçu, cette alcôve aimante et vivante, où, plongé dans un demi-sommeil, le caractère en son germe reçoit tous ses accroissements. Elle n'y laisse pénétrer qu'un demi-jour, qu'un demi-bruit, et que l'essence pure de toutes les affections. Elle oppose une retenue à toutes nos sensations, et nous arme d'un mécanisme suprême qui, aux téguments palpables destinés à protéger, contre la douleur, notre existence extérieure, en surajoute un invisible, propre à défendre du plaisir nos sensibilités naissantes. A cette époque de la vie, enfin, la nature nous donne une enveloppe : cette enveloppe est la pudeur.

On peut, en effet, se la peindre en imaginant un contour où notre existence en sa fleur est de toutes parts isolée, et reçoit les influences terrestres à travers des empêchements qui les dépouillent de leur He, ou en absorbent les excès. Elle arrête à notre surface les inutiles sédiments des impressions qui arrivent du dehors, et, n'admettant entre ses nœuds que leur partie élémentaire, dégagée de toute superfluité, elle fait sans

NOS VERTUS ET NOS VICES. 1o5

eiïort contracter à l'ànie la sagesse, et à la volonté l'ha- Lidide de n'obéir qu'à des mobiles spirituels comme elle. Elle assure à nos facultés le temps et la facilité de se déployer, hors d'atteinte et sans irrégularité, en un centre circonscrit, où la pureté les nourrit et la candeur les environne, comme un fluide transparent. Elle tient nos cœurs en repos et nos sens hors de tumulte, dans ses invisibles liens, incapable de nous contraindre dans noire développement, mais capable de nous défendre, en amortissant tous les chocs, et en opposant sa barrière à nos propres excursions, lorsque trop d'agitation pourrait nous nuire ou nous détruire. Elle établit, entre nos sens et toutes leurs relations, une telle médiation et de tels intermédiaires, que, par elle, il ne peut entrer, dans l'enceinte où l'àme réside, que des images ménagées, des émotions mesurées et des sentiments approuvés.

Est-il besoin maintenant de parler de sa nécessité ? Ce qu'est aux petits des oiseaux le blanc de l'œuf et celte toile où leur essence est contenue; ce qu'est au pépin sa capsule; ce qu'est à la fleur son caUce, et ce que le ciel est au monde, la pudeur l'est à nos vertus. Sans cet abri préservateur, elles ne pourraient pas éclore; l'asile en serait violé, le germe mis à nu et la couvée perdue.

Apphquons cette idée aux faits, et le système aux phénomènes. Nous avofis tous de la pudeur, mais non une pudeur pareille. Cette toile immatérielle a des contextures diverses. Elle nous est donnée à tous, mais ne nous est pas départie avec une égale largesse, ni avec la même faveur. Quelques-uns ont une pudeur peu subtilement ourdie ; d'autres n'en ont qu'un lambeau. Ceux qui portent en eux les germes de toutes les perfections ont seuls une pudeur parfaite, seuls une pudeur entière,

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et dont les innombrables fils se rattachent à tous les points où aboutit leur existence. C'est celle-là que je décris.

Nous ne la gardons pas toujours. Elle est semblable à la beauté : d'allreux accidents nous l'enlèvent, et d'ellemême, sans efforts, elle diminue et s'efface, lorsqu'elle serait inutile et que le but en est atteint. La pudeur, en effet, subsiste aussi longtemps qu'il est en nous quelque particule inconnue qui n'a pas pris sa substance et toute sa solidité, et jusqu'à ce que nos organes aient clé rendus susceptibles d'adopter et de retenir des impressions éternelles. Mais quand les molles semences de nos solides qualités ont pris tout leur développement ; quand nos bienveillances premières, comme un lait qui se coagule, ont produit en nous la bonté, ou que notre bonté naturelle est devenue inaltérable; quand, nourri de nolions chastes, notre esprit s'est développé, et peut garder cet équilibre que nous appelons la raison, ou que notre raison est formée ; quand nos rectitudes morales ont insensiblement acquis cette indestructibilité qu'on nomme le caractère, ou que le caractère en son germe a reçu tous ses accroissements ; entin quand le secret principe d'aucune dépravation ne pouvant plus s'introduire en nous que par notre volonté, et nous blesser qu'à notre su, notre défense est en nous-mêmes : alors l'homme est achevé, le voile tombe et le réseau se désourdit.

Même alors, cependant, la pudeur imprime en nous ses vestiges et nous laisse son égide. îS'ous en perdons le mécanisme, mais nous en gardons la vertu. Il nous reste une dernière ombre du réseau : je veux dire cette rougeur qui nous parcourt et nous revêt, comme pour effacer la tache que veut nous imprimer l'affront, ou pour s'opposer au plaisir excessif et inattendu que peut nous causer la louange.

Elle iKUis lègue encore de plus précieux fruits : un goût pur dont rien n'émoussa les premières délicatesses; une imagination claire dont rien n'altéra le poli, un esprit agile et bien fait, prompt à s'élever au sublime ; une flexibilité longue que n'a desséchée aucun pli; l'amour des plaisirs innocents, les seuls qu'on ait longtemps connus; la facilité d'être heureux, par l'habitude où l'on vécut de trouver son bonheur en soi ; je ne sais quoi de comparable à ce velouté des fleurs qui furent longtemps contenues entre des freins inextricables, où nul souffle ne put entrer ; un charme qu'on porte en son âme et qu'elle appUque à toutes choses, en sorte qu'elle aime sans cesse, qu'elle a la faculté d'aimer toujours; une éternelle honnêteté ; car il faut ici l'avouer, comme il faut l'oubHer peut-être : aucun plaisir ne souille l'âme, quand il a passé par des sens où s'est déposée à loisir et lentement incorporée cette iucorruptibihté ; enfin, une telle habitude du contentement de soi-même, qu'on ne saurait plus s'en passer, et qu'il faut vivre irréprochable pour pouvoir vivre satisfait.

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