‹ Extraits des moralistesChapitre 66 sur 299 · De l'humilité · texte numérisé non relu

De l'humilité

Vous êtes étrangement philosophe ; et quoique je ne doute en aucune manière du fond de votre christianisme, la proposition que vous me fites il y a quelques temps au sujet de l'humilité ne m'édifia pas, et me parut, s'il faut vous le dire, bien païenne. Nous parlions de l'ambition, surtout de l'ambition des gens de la cour, qui sacrifient tout à celte passion dont ils soni

possédés, et qui se repaissent toute leur vie d'honneurs et de fausses grandeurs. Je tâchais de vous inspirer des sentiments plus modestes, et je vous trouvais un peu trop occupé du désir de vous avancer et de faire une certaine figure dans le monde. Je ne condamnais pas absolument là-dessus une émulation raisonnable, et, vous accordant en apparence quelque chose pour ne vous pas rebuter d'abord par une morale trop relevée, je m'appHquais à vous amener insensiblement aux principes delà rehgion et aux maximes de Jésus-Christ. Mais tout d'un coup vous prîtes feu, et, dans celte petite saillie dont je n'eus pas de peine à m'apercevuir, il vous échappa de dire d'un air assez vif, et même d'un ton assez haut, qu'après tout l'ambition était le caractère des âmes nobles, qu'entre les passions c'était sans contredit la plus belle, ou du moins la plus excusable dans un homme de quelque naissance; qu'elle élevait le cœur, et que dans la vie il fallait un peu d'orgueil pour savoir tenir son rang et se séparer du vulgaire : comme si vous eussiez voulu me faire entendre que l'humilité, quoique sainte du reste et très respectable, ne convenait guère qu'à des âmes étroites, et qu'à des esprits faibles et peu propres aux grandes entreprises. Car j'ai lieu de croire que c'était là votre pensée *.

Nous sommes là-dessus, vous et moi, dans des opinions bien différentes, et quand j'examine à fond ce que c'est que la vertu d'humilité, en quoi elle consiste, sur quels principes elle est étabhe, par quelles règles elle se conduit, de quelles faiblesses elle nous guérit, quelle supériorité elle nous donne au-dessus des idées com-

1. C'est en effet là la pensée païenne. Et des philosophes modernes, comme Spinoza, sont revenus au paganisme sur ce point.

NOS VERTUS ET NOS VICES. K't7

miiiios, à quoi elle dispose et quelles victoires elle reuiporte, euliu ce qu'elle nous fait entreprendre et ce qu'elle nous fait exécuter ; quand, dis-je, j'envisage tout cela, je conclus bien autrement que vous, et je prétends qu'entre les vertus il n'en est point qui marque plus de solidité dans l'esprit ni plus de fermeté dans l'àme que l'humilité ; que, bien loin de rétrécir le cœur, elle l'élargit; que, bien loin d'abattre le courage, elle le rehausse ; que c'est un préservatif contre mille petitesses, contre mille indignités et mille lâchetés qui sont si ordinaires dans l'usage du monde ; que c'est une disposition aux plus grands desseins, et que, par une constance inébranlable, elle sait également les former et les accompUr. Voilà ce que j'appelle une vraie grandeur, et ce qui doit sans doute suffire pour vous détromper de l'erreur où vous semblez être.

Allons par ordre, s'il vous plaît, et, pour mieux éclaircir le point dont il est question enire nous, expliquons d'abord les termes, et donnons-en une notion juste. Car il est vrai qu'il y a une timidité naturelle qui nous rend doux, dociles, soumis; qui nous retient dans les rencontres, et nous empêche de nous ingérer dans aucune affaire ; qui nous ferme la bouche et qui nous he en quelque sorte les mains, lorsqu'il conviendrait d'agir, de se déclarer, de se défendre. Ce n'est point là humilité, mais pusillanimité, mais excès de crainte et défiance outrée de soi-même, qui n'a pour principe que le tempérament. Souvent même, sous les dehors d'une humilité apparente, il y a dans cette pusillanimité beaucoup d'orgueil qui s'y mêle, et d'un orgueil puéril. Il faudrait parler dans l'occasion ; mais on se tait sans prononcer une parole : pourquoi ? parce qu'on craint de répondre mal à propos, et de s'exposer à la raillerie. Il faudrait prendre une résolution et la soutenir; mais pn

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se tient oisif et l'on demeure ; pourquoi? parce qu'on a peur de ne pas réussir, et d'avoir à essuyer la confusion d'un mauvais succès. Il faudrait résister et maintenir ses prétentions dès qu'elles sont raisonnables ; mais on cède, et l'on ne fait pas la moindre démarche : pourquoi? par l'appréhension de succomber, et de donner ainsi plus d'avantage à un concurrent. De sorte qu'on est humble ou qu'on le paraît, non par vertu, mais par une imperfection de la nature, et quelquefois par une fausse gloire.

Traitez cette espèce d'humilité comme il vous plaira, j'y consens, puisque ce n'est point celle dont je prends ici la défense. Sous le nom d'humilité, j'entends une humilité purement évangélique et toute chrétienne, telle f^ue le Fils de Dieu nous l'a enseignée, et telle que les saints, après ce divin Maître, l'ont pratiquée. Je veux dire une humilité qui, par les lumières de la raison et de la religion nous découvre notre néant et le fond de notre misère, qui nous remplit par là d'un saint mépris de nous-mêmes, et nous fait vivement comprendre que de nous-mêmes nous ne sommes rien ni ne pouvons rien, par conséquent que nous ne devons rien nous attribuer à nous-mêmes, hors le péché, mais que nous devons tout rapporter à Dieu comme au souverain Auteur, et lui rendre gloire de tout; qui, selon le même sentiment et dans la même vue, nous fait regarder avec indifférence toutes les distinctions et tous les honneurs du siècle, parce qu'au travers de leur lustre le plus brillant, nous en découvrons l'illusion et la vanité, et que d'ailleur?. nous savons qu'ils sont opposés à l'état de Jésus-Christ dans tout le cours de sa vie mortelle; qui, sans nous mesurer avec le prochain, nous porte à l'honorer, à tenir volontiers au-dessous de lui le dernier rang et à rester dans l'oubli, tandis que d'autres sont dans une

Iwuite estime et dans la splendeur; enfin qui, ne comptant jamais sur elle-même, compte uniquement sur Dieu, mais avec une confiance d'autant plus ferme et plus assurée qu'elle a des témoignages plus certains qu'il prend plaisir à seconder les faibles, et qu'il aime à exercer sa miséricorde et sa toute-puissance en faveur des petits. Telle est, dis-je, l'humilité dont je parle, et que je conçois comme une des vertus la plus propre à former de grandes âmes et à les perfectionner.

BOURDALOUE

Pensées sur divers sujets de religion et de morale.

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