‹ Extraits des moralistesChapitre 74 sur 299 · La gourmandise · texte numérisé non relu

La gourmandise

Cl'don n'a jamais eu en toute sa vie que deux affaires, qui est de dîner le matin et de souper le soir : il ne semble né que pour la digestion. Il n'a de même qu'un entretien : il dit les entrées qui ont été servies au dernier repas où il s'est trouvé; il dit combien il y a eu de potages, et quels potages; il place ensuite le rôt et les entremets ; il se souvient exactement de quels plats on a relevé* le premier service; il n'oublie pas les horsliœuvre, le fruit et les assiettes 3; il nomme tous les vins et toutes les liqueurs dont il a bu : il possède le langage des cuisines autant qu'il peut s'étendre, et il me lait envie de manger à une bonne table où il ne soit

1. Il faudrait rapprocher de ceci toute la prédication de saint Icrome.

'2. Accompagné, escorté.

5. Les assiettes volantes, que l'on mettait entreles plats, et qui contenaient les entrées, les ragoûts, les entremets, etc.

NOS VERTUS ET NOS VICES. 1ù7

point. II a surtout un palais sûr, qui ne prend point le change, et il ne s'est jamais vu exposé à l'horrible inconvénient (.le manger un mauvais ragoût ou de boire d'un vin médiocre. C'est un personnage illustre dans son genre, et qui a porté le talent de se bien nourrir jusques où il pouvait aller. On ne reverra plus un homme qui mange tant et qui mange si bien; aussi est-il l'arbitre des bons morceaux, et il n'est guère permis d'avoir du goût pour ce qu'il désapprouve. Mais il n'est plus : il s'est lait du moins porter à table jusqu'au dernier soupir. Il donnait à manger le jour qu'il est mort. Quelque part où il soit, il mange; et s'il revient au monde, c'est pour manger.

La Bruyère.

Page 1