Chapitre De VHomme
i^. — L'avarice.
L'avare n'amasse que pour amasser : ce n'est pas pour fournir à ses besoins; il se les refuse : son argent lui est plus précieux que sa santé, que sa vie, que son salut, que lui-même; toutes ses actions, toutes ses vues, toutes ses alTeclions ne se rapportent qu'à cet indigne objet. Personne ne s'y trompe; et il ne prend aucun soin de dérober aux yeux du public le misérable penchant dont il est possédé; car tel est le caractère de cette honteuse passion, de se manifester de tous les côtés, de ne faire au dehors aucune démarche qui ne soit marquée de ce maudit caractère, et de n'être un mystère que pour celui seul qui en est possédé. Toutes les autres passions sauvent du moins les apparences, on les cache aux yeux du public : une imprudence, un abandon de Dieu peut quelquefois les dévoiler; mais le coupable
cherche, autant qu'il est en soi, les ténèbres ; mais pour la passion de l'avarice, on ne se la cache qu'à soi-même : loin de prendre des précautions pour la dérober aux yeux du public, tout l'annonce, tout la montre à décou vert ; on la porte écrite dans son langage, dans ses actions, dans toute sa conduite, et, pour ainsi dire, sur son front.
L'âge et les réflexions guérissent d'ordinaire les autres passions, au heu que celle-ci semble se ranimer et reprendre de nouvelles forces dans la vieillesse. Plus on avance vers ce moment fatal où tout cet amas sordide doit disparaître et nous être enlevé, plus on s'y attache : plus la mort approche, plus on couve des yeux son misérable trésor ; plus on le regarde comme une précaution nécessaire pour un avenir chimérique. Ainsi l'âge r.ijeunit, pour ainsi dire, cette indigne passion : les années, les maladies, les réflexions, tout l'enfonce plus profondément dans l'âme, et elle se nourrit et s'cnriamme par les remèdes mêmes qui guérissent et éteignent toutes les autres. On a vu des avares, dans une décrépitude où à peine leur restait-il assez de force pour soutenir un cadavre tout prêt à retomber en pourriture, ne conserver, dans la défaillance totale des facultés de li'ur âme, le reste de sensibilité, et, pour ainsi dire, de si<:ne de vie, que pour cette indigne passion ; elle seule se soutenir, se ranimer sur les débris de tout le reste; le dernier soupir être encore pour elle; les inquiétudes des derniers moments la regarder encore : et l'infortuné qui meurt jeter encore des regards mourants qui vont s'éteindre sur un argent que la mort lui arrache, mais dont elle n'a pu arracher l'amour de son cœur.
Massillon.
Discours synodaux.
NOS VERTUS ET NOS VICES. i5îl