Doute et devoir
Quand Thomme extérieur se détruit, c'est alors qu'il est capital de croire à l'immortalité de son être et de penser avec l'apùlre que l'homme intérieur se renouvelle de jour en jour. — Et pour ceux qui en doutent et qui ne l'espèrent pas? Le reste de leur carrière n'est alors que le démembrement forcé de leur petit empire, le démantèlement successif de leur être par l'inexorable destin. Il est dur d'assister à cette longue mort, dont les étapes sont lugubres et le terme inévitable. On comprend que le stoïcisme ait maintenu le droit du suicide. — Quelle est ta foi actuelle? Le doute universel, ou du moins assez général de la science, ne t'a-t-il pas envahi à ton tour? Tu as défendu la cause de l'immortalité de l'âme devant les sceptiques, et néanmoins, après les avoir réduits au silence, lu ne sais pas bien si tu n'es pas au fond de leur avis. Tu voudrais te passer d'espérance, et il est possible que tu n'en aies guère plus la force, et qu'il te faille, comme un autre, être soutenu et consolé par une croyance, et par la croyance au pardon et à l'immortalité, c'est-à-dire parla croyance religieuse de forme chrétienne. La raison et la pensée se lassent comme les muscles et comme les nerfs. Il leur faut du sommeil. Et ce sommeil, c'est la rechute dans la tradition enfantine, dans l'espérance commune. Il est si fatigant de se maintenir dans un point de vue exceptionnel, qu'on retombe dans le préjugé par pur affaissement, ainsi que l'homme debout finit toujours par se laisser couler sur le sol et par reprendre l'horizontale....
Que devenir, quand tout nous quitte, santé, joie, afTcclions, fraîcheur des sens,, mémoire, capacité de travail; quand le soleil nous, semble se refroidir et la vie
so dépouiller de tous ses charmes? One devenir, si l'on n'a aucune espérance? Faul-il s'étourdir ou se pétrilier? La réponse est toujours la même: s'attacher au devoir'. N'importe l'avenir, si l'on possède la paix de la conscience, si l'on se sent réconcilié et dans l'ordre. Sois ce que tu dois être, le reste regarde Dieu. C'est à Lui à savoir ce qui vaut le mieux, à soigner sa gloire, à faire le bonheur de ce qui dépend de Lui, que ce soit par la survivance ou par l'anéantissement. Et n'y eût-il même point de Dieu saint et bon, n'y eût-il que le grand être universel, loi du tout, idéal sans hypostase* ni réalité, le Devoir serait encore le mot de l'énigme et l'étoile polaire de l'humanité en marche.
Fais ce que dois, advienne que pourra.
Amiel.
Fragments d'un journal intime.
(Bâle, Georg et C'*; Paris, librairie Fischbacher.)