Orgueil et vanité
Le premier-né de l'amour-propre est l'orgueil : aussi les premières allégories des législateurs furent-elles dirigées contre cette passion. Comme une certaine philosophie', dont je parlerai plus bas, a tellement favorisé l'orgueil qu'il paraît être le caractère du siècle, c'est contre lui que la raison et la morale doivent réunir leurs attaques. Mais il faut le faire mourir sans le blesser : car, si on le blesse, l'orgueil ne meurt pas. Dans les occasions où l'orgueil des hommes est compromis, on parle en vain à leurs plus chers intérêts; c'est toujours l'orgueil qui répond et* s'obstine, et l'orgueil est plus près du suicide que du repentir. Il ne déplaît tant que parce qu'il se donne, s'attribue et s'arroge tout : d'où est venu le mot arrogance; et non seulement il nous prive du plaisir de lui accorder quelque chose, mais il
1. Est-ce une allusion au maréchal de Villars, le plus fanfaron des hommes? Cf. Voltaire, Siècle de Louis XIV, édit. Bourgeois, p. 539.
2. Cf. La Bruyèrk, ch. XI, sur la fausse modestie, et Marivaux, morceau cité dans ce recueil, page 181.
3. C'est de la philosopliie du xvm* siècle qu'il s'agit. Rivarol inaugura contre elle une réaction que continueront les écrivains de 1 première partie de ce siècle-ci.
178 EXTRAITS DES MOKALÎSTES.
nous met en disposition de lui disputer beaucoup. Amoureux ou ambitieux, l'orgueil est également maladroit, car il parle toujours de lui-même à l'objet aimé, et de son mérite aux puissances. On le représente solitaire, oisif et aveugle : son diadème est sur ses yeux.
Mais la vanité est ouvrière; elle a un œil qui mendie les regards, et des mains qui appellent l'industrie : elle est donc aussi favorable aux empires que l'orgueil leur est funeste; elle est plus sociale; elle fait plus d'heureux que l'orgueil, car il est rare de n'être pas heureux d'une chose dont on est vain. Je ne parle point ici de cette foule d'hommes célèbres qui n'ont puisé leur enthousiasme que dans les regards d'autrui. La vanité fut d'abord décriée par les casuistes, comme l'intérêt de l'argent' : la politique les a réhabilités tous deux. Cependant la morale et le bon goût trouveront toujours que l'orgueil et la vanité entachent le vrai mérite. 11 y a quelque chose de plus haut que l'orgueil et de plus noble que la vanité, c'est la modestie; et quelque chose de plus rare que la modestie, c'est la simplicité.
La plupart des jeunes gens sont timides et orgueilleux, au lieu d'être assurés et modestes.
Il n'est permis de parler aux autres que des avantages qu'on peut leur communiquer. On peut donc parler de sa raison, de ses principes et de ses découvertes; mais on ne peut vanter impunément sa beauté, sa naissance, son esprit et ses talents, toutes choses incommunicables. Qui se dit riche doit être Ubéral, sous peine d'être insupportable*.
1. Les pères de l'Eglise ont condamné le prêt à intérêt comme contraire à la loi de charité. C'est celte condamnation que les casuistes ont reproduite.
2. Les avares sentent fort bien cela, car ils disent toujours quili «ont pauvres. (Note de l'auteur.)
^ L'orgueil et la vanité ont un rapport remarquable : c'est de précéder l'amour et de lui survivre, parce que l'amour ne fait que des pertes, et que tout est recette pour l'orgueil et la vanité.
RiVAROL.
De l'Homme intellectuel et moral.