‹ Extraits des romans champêtresChapitre 14 sur 37 · A LA BELLE ÉTOILE · texte numérisé non relu

A LA BELLE ÉTOILE

— Pour le coup j’y renonce ! dit Germain en frappant du pied. On nous a jeté un sort, c’est bien sûr, et nous ne sortirons d’ici qu’au grand jour. Il faut que cet endroit soit endiablé.

— Allons, allons, ne nous fâchons pas, dit Marie, et prenons-en notre parti. Nous ferons un plus grand feu, l’enfant est si bien enveloppé qu’il ne risque rien, et pour passer une nuit dehors nous n’en mourrons point. Où avezvous caché la bâtine, Germain ? Au milieu des grands houx, grand étourdi 1 C’est commode pour aller la reprendre 1

— Tiens l’enfant, preiids-le, que je retire son lit des broussailles ; je ne veux pas que tu te piques les mains.

— C’est fait, voici le lit, et quelques piqûres ne sont pas des coups de sabre, reprit la brave petite fille.

Elle procéda de nouveau au coucher du petit Pierre, qui était si bien endormi cette fois qu’il ne s’aperçut en rien de ce nouveau voyage. Germain mil tant de bois au feu que toute la forêt en resplendit à la ronde : mais la petite

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Marie n’en pouvait plus, et quoiqu’elle ne se plaignît de rien, elle ne se soutenait plus sur ses jambes. Elle était pâle et ses dents claquaient de froid et de faiblesse. Germain la prit dans ses bras pour la réchauffer ; et l’inquiétude, la compassion, des mouvements de tendresse irrésistible s’emparant de son cœur... sa langue se délia comme par miracle, et toute honte cessant :

— Marie, lui dit-il, tu me plais, et je suis bien malheureux de ne pas te plaire. Si tu voulais m’accepter pour ton mari, il n’y aurait ni beau-père, ni parents, ni voisins, ni conseils qui pussent m’empêcher de me donner à toi. Je sais que tu rendrais mes enfants heureux, que tu leur apprendrais à respecter le souvenir de leur mère, et, ma conscience étant en repos, je pourrais contenter mon cœur. J’ai toujours eu de l’amitié pour toi, et à présent je me sens si amoureux que si tu me demandais de faire toute ma vie tes mille volontés, je te le jurerais sur l’heure. Vois, je t’en prie, comme je t’aime, et tâche d’oublier mon âge. Pense que c’est une fausse idée qu’on se fait quand on croit qu’un homme de trente ans est vieux. D’ailleurs, je n’ai que vingt-huit ans 1 une jeune fille craint de se faire critiquer en prenant un homme qui a dix ou douze ans de plus qu’elle, parce que ce n’est pas la coutume du pays; mais j’ai entendu dire que dans d’autres pays on ne regardait point à cela; qu’au contraire on aimait mieux donner pour soutien, à une jeunesse (i), un homme raisonnable et d’un courage bien éprouvé qu’un jeune gars qui peut se déranger, et, de bon sujet qu’on le croyait, devenir un mauvais garnement. D’ailleurs, les années ne font pas toujours l’âge. Gela dépend de la force et de la santé qu’on a. Quand un homme est usé par trop de travail et de misère ou par la mauvaise conduite, il est vieux avant vingt-cinq ans. Au lieu que moi... Mais tu ne m’écoutes pas, Marie.

— Si fait, Germain, je vous entends bien, répondit la petite Marie, mais je songe à ce que m’a toujours dit ma mère : c’est qu’une femme de soixante ans est bien à plaindre quand son mari en a soixante-dix ou soixantequinze, et qu’il ne peut plus travailler pour la nourrir. Il devient infirme, et il faut qu’elle le soigne à l’âge où elle commencerait elle-même à avoir grand besoin de ménagement et de repos. C’est ainsi qu’on arrive à finir sur la paille.

— Les parents ont raison de dire cela, j’en conviens, Marie, reprit Germain ; mais enfin ils sacrifieraient tout le temps de la jeunesse, qui est le meilleur, à prévoir ce qu’on deviendra à l’âge où l’on n’est plus bon à rien, et où il est indifférent de finir d’une manière ou d’une autre. Mais moi,

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