‹ Extraits des romans champêtresChapitre 15 sur 37 · Jeunesse, jeune fille, (Berry · texte numérisé non relu

Jeunesse, jeune fille, (Berry

GEORGE SATiD

je ue suis pas daus le dauger de mourir de iaim sur mes vieux jours. Je suis à même d’amasser quelque chose, puisque, vivant avec les parents de ma icmmc, je travaille beaucoup et ne dépense rien* D’ailleurs, je t’aimerai tant, voistu, que ça m’empêchera de vieillir. On dit que quand un homme est heureux, il se conserve, et je sens bien que je suis plus jeune que bastien pour t’aimer; car il ne t’aime pas, lui, il est trop hèle, trop entant pour comprendre que tu es jolie et bonne, et laite pour être recherchée. Allons, Marie, ne me detesle pas, je ne suis pas un méchant homme; j’ai rendu ma Catherine heureuse, elle a dit devant Dieu à son lit de mort qu’elle n’avait jamais eu de moi que du contentement, et elle m’a recommandé de me remarier. 11 semble que son esprit ait parlé ce soir à son entant, au moment où il s’est endormi, list-ce que tu n’as pas entendu ce qu’il disait? et comme sa petite bouche tremblait, pendant que ses yeux regardaient en l’air quelque chose que nous ne pouvions pas voir I il voyait sa mère, sois-en sure, et c’était elle qui lui taisait dire qu’il te voulait pour la remplacer.

— Germain, répondit Marie, tout étonnée et toute pensive, vous parlez honnêtement et tout ce que vous dites est vrai. Je SUIS sûre que je ferais bien de vous aimer, si ça ne mécontentait pas trop vos parents : mais que voulez-vous que j’y fasse? le cœur ne m’en dit pas^our vous. Je vous aime bien, mais quoique votre âge ne vous enlaidisse pas, il me fait peur, il me semble que vous êtes quelque chose pour moi, comme un oncle ou un parrain ; que je vous dois le respect, et que vous auriez des moments où vous me traiteriez comme une petite ülie plutôt que comme votre femme et votre égaie. Enün, mes camarades se moqueraient peut-être de moi, et quoique ça soit une sottise de faire attention à cela, je crois que je serais honteuse et un peu triste le jour de mes nocee.

— Ce sont là des raisons d^enfant; tu parles tout à fait comme un enfant, Marie I

— Eh bienl oui, je suis un enfant, dit-elle, et c’esi à cause de cela que je crains un homme trop raisonnable. Vous voyez bien que je suis trop jeune pour vous, puisque déjà vous me reprochez de parler sans raison I Je ne puis pas avoir plus de raison que mon âge n’en comporte.

— Hélas I mon Dieu, que je suis donc à plaindre d’être si maladroit et de dire si mal ce que* je pense I s’écria Germain. Marie, vous ne m’aimez pas, voilà le fait; vous me trouveztrpp simple et trop lourd. Si vous m’aimiez un peu, vous ne verriez pas si clairement mes défauts. Mais vous ne m’aimez pas, voilà I

— Eh bien I ce n’est pas ma faute, répondit-elle, un peu

LA MARE AU DIABLE

blessée de ce qu’îl ne la tutoyait plus; j’y fais mon possible en vous écoutant, mais plus je m’y essaie et moins je peux me mettre dans la tête que nous devions être mari et femme.

Germain ne répondit pas. Tl mit sa tête dans ses deux mains et il fut impossible à la petite Marie de savoir s’il pleurait, s’il boudait, ou s’il était endormi...

Quand le jour fut venu et que les bruits de la campajipie l’annoncèrent h Germain, il sortit son visage de ses mains et se leva. II vit que la petite Marie n’avait pas dormi non plus, mais il ne sut rien lui dire pour marquer sa sollicitude. II était tout à fait découragé. Il cacha de nouveau le 6ât de la Grise dans les buissons, prit son sac sur son épaule, et tenant son fils par la main :

— A présent, Marie, dit-il, nous allons tâcher d’achever notre voyage. Veux-tu que je te conduise aux Ormeaux ?

— Nous sortirons du bois ensemble, lui répondît-elle, et quand nous saurons où nous sommes, nous irons chacun de notre côté.

Germain ne répondît pas. Il était blessé de ce que la jeune fille ne lui demandait pas de la mener jusqu’aux Ormeaux, et il ne s’apercevait pas qu’îl le lui avait offert d’un ton qui semblait provoquer un refus.

Un bneberon qu’ils rencontrèrent au bout de deux cents pas les mît dans le bon chemin, et leur dît qu’après avoir passé la irrande prairie ils n’avaient qu’è prendre, l’un tout droit, l’autre sur la gauche, pour gagner leurs différents gîtes, qui étaient d’ailleurs ‘si voisins qu’on voyait distinctement les maisons de Fourche de la ferme des Ormeaux, et réciproquement.

Puis, quand ils eurent remçrcîé et dépassé le bûcheron, celui-ci les rappela pour leur demander s’ils n’avaient pas perdu un cheval.

— J’ai trouvé, leur dît-il, une belle jument grise dans ma cour, où peut-être le loup l’aura forcée de chercher un refuge. Mes chiens ont Jartpé à nuitée fi). et au point du jour j’ai vu la bête chemline fs) sous mon hangar: elle y est encore. Allons-y. et si vous la reconnaissez, emmenez-la.

Germain ayant donné d’avance le signalement de la Grise et s’étant convaincu qu’il s’agissait bien d’elle, se mît en route pour aller rechercher son bât. La petite Marie lui offrit alors de conduire son enfant aux Ormeaux, où il viendrait le reprendre lorsqu’il aurait fait son entrée à Fourche.

— Il est un peu'malpropre après la nuit que nous avons passée, dit-elle. Je nettoierai ses habits, je laverai son joli

(1) A miilée, toute la nuit (Berry). — (2) Bêle chevaline^ cheval, chevaux ; souvent le mot bête n’est pas exprimé (Berry).

GEORGE SAND

museau, je le peignerai, et quand il sera beau et brave, vous pourrez le présenter à votre nouvelle famille.

— El qui le dit que je veuille aller à Fourche P répondit Germain avec humeur. Peut-être n’irai-je pas î

— Si fait, Germain, vous devez y aller, vous irez, reprît la jeune fille.

— Tu es bien pressée que je me marie avec une autre, afin d’être sûre que je ne t’ennuierai plus ?

— Allons, Germain, ne pensez plus à cela : c’est une idée qui vous est venue dans la nuit, parce que celte mauvaise aventure avait un peu dérangé vos esprits. Mais à présent il faut que la raison vous revienne ; je vous promets d’oublier ce que vous m’avez dit et de n’en jamais parler à personne.

— Eh 1 parles-en si tu veux. Je n’ai pas l’habitude de renier mes paroles. Ce que je t’ai dit était vrai, honnête, et je n’en rougirai devant personne.

— Oui; mais si votre femme savait qu’au moment d’arriver, vous avez pensé à une autre, ça la disposerait mal pour vous. Ainsi faites attention aux paroles que vous direz maintenant ; ne me regardez pas comme ça devant le monde, avec un air tout singulier. Songez au père Maurice qui compte sûr votre obéissance, et qui serait bien en colère contre moi si je vous détournais de faire sa volonté. Bonjour, Germain; j’emmène Petit-Pierre afin de vous forcer d’aller à Fourche. C’est un gage que je vous garde.

— Tu veux donc aller avec elle ? dit le laboureur à son fils, en voyant qu’il s’attachait aux mains de la petite Marie, et qu’il la suivait résolument.

— Oui, père, répondit l’enfant qui avait écouté et compris à sa manière ce qu’on venait de dire sans méfiance devant lui. Je m’en vais avec ma Marie mignonne : tu viendras me chercher quand tu auras fini de te marier ; mais je veux que Marie reste ma petite mère.

— Tu vois bien qu’il le veut, lui î dit Germain à la jeune fille. Ecoute, Petit-Pierre, ajopta-t-il, moi je le souhaite, qu’elle soit la mère et qu’elle reste toujours avec toi ; c’est elle qui ne le veut pas. Tâche qu’elle t’accorde ce qu’elle me refuse.

— Sois tranquille, mon père, je lui ferai dire oui : la petite Marie fait toujours ce que je veux.

Il s’éloigna avec la jeune fille. Germain resta seul, plus triste, plus irrésolu que jamais.

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