‹ Extraits des romans champêtresChapitre 16 sur 37 · LA LIONNE DU VILLAGE · texte numérisé non relu

LA LIONNE DU VILLAGE

Cependant, quand il eut réparé le désordre du voyage dans ses vêtements et dans l’équipage de son cheval, quand il fut monté sur la Grise et qu’on lui eut indiqué le chemin de Fourche, il pensa qu’il n’y avait plus à reculer, et qu’il fallait oublier cette nuit d’agitations comme un rêve dangereux.

Il trouva le père Léonard au seuil de sa maison blanche, assis sur un beau banc de bois peint en vert-épinard. H y avait six marches de pierre disposées en perron, ce qui faisait voir que la maison avait une cave. Le mur du jardin et de la chènevière était crépi à chaux et è sable. C’était une belle habitation ; il s’en fallait de peu qu’on ne la prît pour une maison de bourgeois.

Le futur beau-père vint au-devant de Germain, et après lui avoir demandé, pendant cinq minutes, des nouvelles de toute sa famille, il ajouta la phrase consacrée à questionner poliment ceux qu’on rencontre, sur le but de leur voyage : Fous êtes donc venu pour vous promener par ici ?

— Je suis venu vous voir, répondit le laboureur, et vous présenter ce petit cadeau de gibier de la part de mon beaupère, en vous disant aussi de sa part, que vous devez savoir dans quelles intentions je viens chez vous.

— Ah I ah ! dit le pere Léonard en riant et en frappant sur son estomac rebondi, je vois, j’entends, j’y suis I Et, clignant de l’œil, il ajouta : Vous ne serez pas le seul à faire vos compliments, mon jeune homme. Il y en a déjà trois à la maison qui attendent comme vous. Moi, je ne renvoie personne, et je serais bien embarrassé de donner tort ou raison à quelqu’un, car ce sont tous de bons partis. Pourtant, à cause du père Maurice et de la qualité des terres que vous cultivez, j’aimerais mieux que ce fût vous. Mais ma fille est majeure et maîtresse de son bien ; elle agira donc selon son idée. Entrez, faites-vous connaître; je souhaite que vous ayez le bon numéro I

— Pardon, excuse, lépondit Germain, fort surpris de se trouver en surnuméraire là où il avait compté d’être seul, .le ne savais pas que votre fille fût déjà pouiMie de prétendants, et je n’étais pas venu pour la disputer aux autres...

— Mais entrez à la maison, vous dis-je, et ne perdez pas courage. C’est une femme qui vaut la peine d’être disputée...

La veuve Guérin était bien faite et ne manquait pas de fraîcheur. Mais elle avait une expression de visage et une toi-

GEORGE SAND

lette qui déplurent tout d’abord à Germain. Elle avait l’air hardi et content d’elle-meme, et ses cornettes garnies d’un triple rang de dentelle, son tablier de soie, et son fichu de blonde noire étaient peu en rapport avec l’idée qu’il s’était faite d’une veuve sérieuse cl rangée...

Les trois prétendants étaient assis à une table chargée de vins et de viandes, qui étaient là en permanence pour eux toute la matinée du dimanche ; car le père Léonard aimait à faire montre de sa richesse, et la veuve n’élait pas fâchée non plus d’étaler sat belle vaisselle, et de tenir table comme une rentière. Germain, tout simple et confiant qu’il était, observa les choses avec assez de pénétration, et pour la première fois de sa vie il se tint sur la défensive en trinquant. Le père Léonard l’avait forcé à prendre place avec ses rivaux, et, s’asseyant lui-m'éme vis-à-vis de lui, il le traitait de son mieux, et s’occupait de lui avec prédilection. Le cadeau de gibier, malgré la brèche que Germain y avait faite pour son propre compte, était encore assez copieux pour produire de l’effet. La veuve y parut sensible, et les prélcodants y jetèrent un coup d’oeil de dodaiu...

Germain était ennuyé et ne pouvait faire honneur aux mets qu’on lui offrait. Le père Léonard continuait à faire de grosses plaisanteries. L’un des trois prétendants, gros bonhomme, avait au moin'^ quarante ans; le second était boi'gne el paraissait très ami de la bouteille; le troisième était jeune, mais il était sot. Germain crut voir que la veuve Guérin était disposée à faire plus attention à lui qu’aux autres ; aussi se montra-t-il (( plus froid et plus grave ».

L’heure de la messe arriva et on se leva de table pour s’y rendre ensemble. Il fallait aller jusqu’à Mers (i), à une bonne demi-lieue de là, et Germain était si fatigué qu’il eût fort souhaité avoir le temps de faire un somme auparavant ; mais il n’avait pas coutume de manquer la messe, et il se mit en route avec les autres.

Les chemins étaient couverts de monde, et la veuve marchait d’un air fier, escortée de ses trois prétendants, donnant le bras tantôt à l’un, tantôt à l’autre, se rengorgeant et portant haut la tête. Elle eût fort souhaité produire le quatrième aux yeux des passants ; mais Germain trouva si ridicule d’être traîné ainsi de compagnie par un cotillon, à la vue de tout le monde, qu’il se tint à distance convenable, causant avec le père Léonard, et trouvant moyen de le distraire et de l’occuper assez pour qu’ils n’eussënt point l’air de faire partie de la bande.

(1) Mers, aur la Vauvre, arr, de La ChAtre, à 26 bib do ChAteauroux,

LA MARE AU DIABLE

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