‹ Extraits des romans champêtresChapitre 18 sur 37 · LA VIEILLE · texte numérisé non relu

LA VIEILLE

Germain se retrouva bientôt à l’endroit où il avait passé la nuit au bord de la mare. Le feu fumait encore ; une vieille femme ramassait le reste de la provision de bois mort que la petite Marie y avait entassée. Germain s’arrêta pour la questionner. Elle était sourde, et, sc méprenant sur ses interrogations :

— Oui, mon garçon, dit-elle, c’est ici la Mare au Diable. C’est un mauvais endroit, et il ne faut pas en approcher sans jeter trois pierres dedans de la main gauche, en faisant

LA MARE AU DIABLE

le signe de la croix de la main droite (i) : ça éloigne les esprits. Autrement il arrive des malheurs à ceux qui en font le tour.

— Je ne vous parle pas de ça, dit Germain en s’approchant d’elle et en criant à tue-tête :

— N’avez-vous pas vu passer dans le bois une fille et un enfant ?

— Oui, dit la vieille, il s’y est noyé un petit enfant 1

Germain frémit de la tête aux pieds ; mais heureusement

la vieille ajouta :

— Il y a bien longtemps de ça ; en mémoire de l’accident on y avait planté une belle croix ; mais, par une belle nuit de grand orage, les mauvais esprits l’ont jetée dans l’eau. On peut en voir encore un bout. Si quelqu’un avait le malheur de s’arrêter ici la nuit, il serait bien sûr de ne pouvoir jamais en sortir avant le jour. Il aurait beau marcher, marcher, il pourrait faire deux cents lieues dans le bois et se retrouver toujours à la même place.

L’imagination du laboureur se frappa malgré lui de ce qu’il entendait, et l’idée du malheur qui devait arriver pour achever de justifier les assertions de la vieille femme, s’empara si bien de sa tête, qu’il se sentit froid par tout le corps. Désespérant d’obtenir d’autres renseignements, il remonta ê cheval et recommença de parcourir le bois en appelant Pierre de toutes ses forces, et en sifflant, faisant claquer son fouet, cassant les branches poui\remplir la forêt du bruit de sa marche, écoutant ensuite si quelque voix lui répondait; mais il n’entendait que la cloche des vaches éparses dans les taillis, et le cri sauvage des porcs qui se disputaient la glandée...

Germain hâta le pas de la Grise et se trouva bien vite sur le chemin frayé. Il entendit derrière lui le pas d’un cheval et se douta que le cavalier pouvait bien être le fermier des Ormeaux. C’était lui en effet. En entendant la voix de Germain, lapetiteMarie et Petit-Pierre, cachés dans les buissons, sortirent timidement et arrivèrent auprès du fin laboureur. Il y eut une conversation orageuse entre Germain et le -fermier, entre celui-ci et la jeune fille, qu’il espérait bien ramener chez lui. Germain se montra énergique ; il exprima avec feu son mépris, prit à partie l’insolent fermier, le renversa à terre et lui montra sa force, faisant comprendre à ce méchant homme qu’il n’avait qu’à rentrer chez lui.

Puis, prenant d’une main son fils, et de l’autre la petite Marie, il s’éloigna tout tremblant d’indignation.

(1) Le Berry est un pays où il y a enc 9 re une foule de superstitions du genre de celle-ci.

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