‹ Extraits des romans champêtresChapitre 25 sur 37 · LE MARIAGE · texte numérisé non relu

LE MARIAGE

Aussitôt le chanvreur tira la cheville de bois qui fermait la porte à l’intérieur: c’était encore, à cette époque, la seule serrure connue dans la plupart des habitations de notre hameau. La bande du fiancé fît irruption dans la demeure de la fiancée, mais non sans combat ; car les garçons cantonnés dans la maison, même le vieux chanvreur et les vieilles commères, se mirent en devoir de garder le foyer. Le porteur de la broche, soutenu par les siens, devait arriver 5 planter le rô|i dans Pâtre. Ce fut une véritable bataille,

(1) C’est la chanson de circonstance que l’on répète encore pour la même cérémonie. — <^2^ Forme de la première personne du pluriel dans le patois berrichon ; le pronom est le même au singulière! au pluriel.

LA MABE AU DIABLE , 6l

quoiqu’on s’abstînt de se frapper et qu’il n’y eût point de colère dans cette lutte...

Elle devint pourtant dangereuse. L’auteur remarque que les paysans ont laissé tomber en désuétude cette partie de la cérémonie des livrées. Cette lutte ne fut déjà plus que simulée, au mariage de Françoise Meillant. Or, nous savons que ce mariage eut lieu en 1827. Pendant qu’on se battait au sujet de la broche à rôtir, la fiancée avec trois de ses amies étaient cachées sous un drap blanc.

Les trois compagnes avaient été choisies de la même taille que Marie, et leurs cornettes (i) de hauteur identique, de sorte que le drap leur couvrant la tête et les enveloppant jusque par-dessous les pieds, il était impossible de les distinguer l’une de l’autre.

Le fiancé ne devait les loucher qu’avec le bout de sa baguette, et seulement pour désigner celle qu’il jugeait être sa femme. On lui donnait le temps d’examiner, mais avec les yeux seulement, et les matrones, placées à ses côtés, veillaient rigoureusement à ce qu’il n’y eût point de supercherie. S’il se trompait, il ne pouvait danser de la soirée avec sa fiancée, mais seulement avec celle qu’il avait choisie par erreur ( 2 )...

Germain, après dix minutes d’hésitation, ferma les yeux, recommanda son âme à Dieu, et tendit la baguette au hasard. Il toucha le front de la petite Marie, qui jeta le drap loin d’elle en criant victoire. Il eut alors la permission de l’embrasser, et, l’enlevant dans scs bras robustes, il la porta au milieu de la chambre, et ouvrit avec elle le bal, qui dura jusqu’à deux heures du matin.

Alors on se sépara pour se réunir à huit heures...

A l’heure marquée pour le départ, après qu’on eut mangé la soupe au lait (3) relevée d’une forte dose de poivre, pour se mettre en appétit, car le repas de noce promettait d’être copieux, on se rassembla dans la cour de la ferme. Notre paroisse étant supprimée, c’est à une demi-lieue de chez nous qu’il fallait aller chercher la bénédiction nuptiale. Il faisait un beau temps frais, mais les chemins étant fort gâtés, chacun s’était muni d’un cheval (4), et chaque homme prit en croupe une compagne jeune ou vieille. Germain partit sur la Grise^ qui, bien pansée, ferrée à neuf et ornée de rubans, piaffait et jetait le feu par les naseaux. Il alla

(1) Cornelle, coiffe. — (2) Cette coutume est encore souvent observée clans la Vallée Noire. — (3) Cette soupe est encore celle qui est d’usage actuellement au matin du mariage. — (4) Les chemins dans la Vallée Noire étaient souvent très mauvais ; les bonnes routes étaient rares, et le paysan pas plus que le châtelain ne pouvait se servir de voitures à certaines époques de l’année.

GEORGE SAND

chercher sa fiancée*à la chaumière avec son beau-frère Jacques, lequel, monté sur la vieille Grise, prit la bonne mère Guilictte en croupe tandis que Germain rentra dans la cour de la ferme, amenant sa chère petite femme d’un air de triomphe.

Piiis la joyeuse cavalcade se mit en route, escortée par les enfants à pied, qui couraient en tirant des coups de pistolet et faisaient bondir les chevaux. La mère Maurice était montée sur une petite charrette avec les trois enfants de Germain et les ménétriers. Ils ouvraient la marche au son des instruments. Petit-Pierre était si beau, que la vieille grand*mère en était tout orgueilleuse... :I1) avait un habit complet de drap bleu barbeau (i), un gilet rouge si coquet et si court qu’il ne lui descendait guère au-dessous du menton. Le tailleur du village lui avait si bien serré les entournures qu’il ne pouvait rapprocher ses deux petits bras. Aussi comme il était fier I II avait un chapeau rond avec une ganse noire et or, et une plume de paon sortant crânement d’une touffe de plumes de pintade. Un bouquet de fleurs plus gros que sa tête lui couvrait l’épaule, et les rubans lui flottaient jusqu’aux pieds. Le chànvreur, qui était aussi le barbier et le perruquier de l’endroit, lui avait coupé les cheveux en rcmd, en lui couvrant la tête d’une écuelle et retranchant tout ce qui passait, méthode infaillible pour assurer le coup de ciseau. Ainsi accoutré, le pauvre enfant était moins poétique, à coup sûr, qu’avec ses longs cheveux au vent et sa peau de mouton à la saint Jean-Baptiste ; mais il n’en croyait rien, et tout le monde l’admirait, disant qu’il avait l’air d’un petit homme. Sa beauté triomphait de tout, et de quoi ne triompherait pas, en effet, l’incomparable beauté de l’enfance ?

Sa petite sœur Solange avait, pour la première fois de sa vie, une cornette à la place du béguin d’indienne que portent les petites filles jusqu’à l’âge de deux ou trois ans. Et quelle cornette î plus haute et plus large que tout le corps de la pauvrette. Aussi comme elle se trouvait belle I Elle n’osait pas tourner la tête, et se tenait toute raide, pensant qu’on la prendrait pour la mariée.

Quant au petit Sylvain, il était encore en robe, et, endormi sur les genoux de sa grand’mère, il ne se doutait guère de ce que c’est qu’une noce.

Germain regardait scs enfants avec amour, et, en arrivant à la mairie, il dit à sa fiancée :

— Tiens, Marie, j’arrive là un peu plus content que le jour où je t’ai ramenée chez nous, des bois de Chanteloube,

(1) Barbeau, bleu clair. On donne le nom de barbeau à la centaurée bleue à cause des barbes qui garnissent sa fleur.

LA MARE AU DIABLE

croyant que tu ne m'aimerais jamais; je te pris dans mes bras pour le mettre à terre comme à présent ; mais je pensais que nous ne nous retrouverions plus jamais sur la pauvre bonne Grise avec cet enfant sur nos genoux. Tiens, je t’aime tant, j’aime tant ces pauvres petits, je suis si heureux que tu m’aimes, et que tu les aimes, et que mes parents t’aiment, et j’aime tant ta mère et mes amis, et tout le monde aujourd’hui, que je voudrais avoir trois ou quatre cœurs pour y suffire. Vrai, c’est trop peu d’un pour y loger tant d’amitiés et tant de contentement! J’en ai comme mal à l’estomac...

nombreuses jeunes l’einmes et jeunes iilles avaient leurs COI liés ; mais au lieu de caclier complètement leurs cheveux, comme autrefois, beaucoup, laissaient déjà sur leur front un mince bandeau. La petite Marie avait une cornette de mousseline claire, brodée partout, des barbes garnies de dentelles relevées sur le sommet de la tète et tenues avec des épingles ; elle la portait à l’ancienne mode.

Ces dentelles blanches à cru sur la peau avaient un caractère d’antique chasteté qui me semblait plus solennel, et quand une figuré était belle ainsi, c’était d’une beauté dont rien ne peut exprimer le charme et la majesté naïve...

Son fichu blanc, chastement croisé sui' son sein, ne laissait voir que les contours délicats d’un cou arrondi comme celui d’une tourterelle; son déshabillé de drap ün vert myrte dessinait sa petite -taille, qui semblait parfaite, mais qui devait grandir et se développer encore, car elle n’avait pas dix-sept ans. Elle portait un tablier de soie violet pensée, avec la bavette, que nos villageoises ont eu le tort de supprimer et qui donnait tant d’élégance et de modestie à la poitrine...

A l’offrande, Germain mit, selon l’usage, le treizain (i), c’est-à-dire treize pièces d’argent, dans la main de sa fiancée. Il lui passa au doigt une bagu^ d’argent, d’une forme invariable depuis des siècles, mais que Valliance d'oT a remplacée dé.^ormais. Au sortir de l’église, Marie lui dit tout bas : Est-ce bien la bague que je souhaitais P celle que je vous ai demandée, 'Germain ?

— Oui, répondit-il, celle que ma Catherine avait au doigt lorsqu’elle est morte. C’est la même bague pour mes deux mariages.

— Je vous remercie, Germain, dit la jeune femme d’un

(1) Treizain, ce sont treize pièces d’argent ou d’or selon la fortune du fiancé qu’on fait bénir le jour du mariage avec les anneaux. Elles servent d’ordinaire à acheter le berceau du premier enfant.

GEORGE SANI

ton sérieux et pénétré. Je mourrai avec, et si c’est avant vous,’ vous' la ^garderez pour le mariage de votre petite Solange.

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