LES LIVRÉES
Quand tout ce monde fut réuni dans la maison^ on ferma, avec le plus grand soin, les portes et les fenêtres; on alla même barricader la lucarne du grenier ; on mit des planches, des tréteaux, dos souches et des tables en travers de toutes les issues, comme si on se préparait à soutenir un siège (4); et il se fit dans cet intérieur fortifié un silence d’attente assez solennel, jusqu’à ce qu’on entendît au loin des chanlsi des rires, et le son des instruments rustiques. C’était la bande de l’épouseur, Germain en tête, accompagné de scs plus hardis compagnons, dtf fossoyeur, des parents, amis et serviteurs, qui formaient un joyeux et solide cortège...
Quand les deux camps furent ainsi en présence, une décharge d’armes à feu, partie du dehors, mit en grande rumeur tous les chiens des environs. Ceux de la maison se
n) Dwerlhsance, divertissement, plaisir (Berry\ — ''2) Dansfère, bal, danse 'Berry). — lîi) Semondre, inviter. Ceux oui sont charg-és d’inviter s’appellent semoneiix et aussi prmu.v. Actuellement, cette invitation, d’après les vieillards, a beaucoup perdu dr» sa solennité ; mais au temps de G. Sand, elle avait encore le caractère qu'elle lui a conservé dans son récit ; et au cours des papfes qui vont suivre, j'aurai l’occasion de dire que l’auteur n’a rien inventé, mais ^u’on doit admirer l’exactitude dans la description de ces vieux usap:es dont quelques-uns se sont perdus. (A) Ivcs jeunes p:ens de la Vallée Noire sont aussi étonnés que le lecteur de G. Sand. du siè^^e que le fiancé était oblipfé de soutenir pour arriver jusqu'è sa fiancée ; mais les vieillards se souviennent de cette lutte qu’il fallait livrer. On n’ouvrait au fiancé et è sa suite qu’après avoir rempli certaines conditions. Le dialoçfue qui va s’établir entre le fosfioijeur et le clwnerciir variait à l'infini suivant l’à propos de chacun d’eux, la vivacité d’esprit d’imag-ination qui les caractérisait.
GEORGE SAND
précipitèrent vers la porte en aboyant, croyant qu’il s’agissait d’une attaque réelle, et les petits enfants, que leurs mères's’efforçaient en vain de rassurer, se mirent à pleurer et h. trembler. Toute cette scène fut si bien jouée qu’un étranger y eût été pris, et eût songé peut-être à se mettre en état de défense contre une bande de chauffeurs (i).
Alors le fossoyeur, barde et orateur du fiancé, se plaça devant la porte, et, d’une voix lamentable, engagea avec le chanvreur, placé à la lucarne qui était située' au-dessus de la même porte, le dialogue suivant :
LE FOSSOYEUR
Hélas I mes bonnes gens, mes chers paroissiens, pour l’amour de Dieu, ouvrez-moi la porte.
LE CHANVREUR
Qui êtes-vous donc, et pourquoi prenez-vous la licence de nous appeler vos chers paroissiens ? Nous ne vous connaissons pas.
LE FOSSOYEUR
Nous sommes d’honnêtes gens bien en peine. N’ayez peur de nous, mes amis! donnez-nous l’hospitalité. Il tombe du verglas, nos pauvres pieds sont gelés, et nous revenons de si loin que nos sabots en sont fendus.
LE CHANVREUR
Si vos sabots sont fendus, vous pouvez chercher par terre ; vous trouverez bien un brin d^oisil d’osier) pour faire des arcelets (petites lames de fer en forme' d’arcs qu'on place sur les sabots fendus pour les consolider).
LE FOSSOYEUR
Des arcelets d’oisil, ce' n’est guère solide. Vous vous moquez de nous, bonnes gens, et vous feriez mieux de nous ouvrir. On voit* luire une belle flamme dans votre logis ; sans doute vous avez mis la broche, et on se réjouît chez
vous le cœur et le ventre. Ouvrez donc à de pauvres pèle¬
rins qui mourront à votre porte si vous ne leur faites merci.
LE CHANVREUR
Ah I ah ! vous êtes des pèlerins ? vous ne nous disiez pas
cela. Et de quel pèlerinage arrivez-vous, s’il vous plaît !
LE FOSSOYEUR
Nous vous dirons cela quand vous nous aurez ouvert la porte, car nous venons de si loin que vous ne voudriez pas le croire. ,
(1) C/iouffeiirs. De 1795 à 1803, la France fui saccag-ée par des brigands qui parcouraient les campagnes, massacraient les cullivateurs afin de piller les fermes. Pour se faire livrer les. richesses cachées, ils avaient souvent coutume de garrotter les malheureux, de les rouer de coups et de leur mettre les pieds nus dans les flammes.
L/V MA Ut: AU diable
LE CHANVREUR
Vous ouvrir la porte ? oui-da 1 nous ne saurions nous fier à vous. Voyons : est-ce de Saint-Sylvain, de Pouligny que vous arrivez ?
LE FOSSOYEUR
Nous avons été à Saint-Sylvain à Pouligny (i), mais nous avons été bien plus loin encore.
LE CHANVREUR
Alors vous avez été jusqu’à Sainte-Solange ( 2 ) ?
LE FOSSOYEUR
A Sainte-Solange nous avons été, pour sûr; mais nous avons été plus loin encore.
LE CUANVREUR
Vous mentez ; vous n’avez même jamais été jusqu’à Sainte- Solange.
LE FOSSOYEUR
Nous avons été plus loin, car, à cette heure, nous arrivons de Saint-Jacques de Compostelle (3).
LE CUANVREUR
Quelle bêtise nous conlcz-vous? Nous ne connaissons pas cette paroisse-là. Nous voyons bien que vous êtes de mauvaises gens, des brigands, des rien du tout et des menteurs. Allez plus loin clunler vos sornettes (4) ; nous sommes sur nos gardes, et vous n’enlrerez point céans.
LE FOSSOYEUR
Hélas ! mon pauvre homme, ayez pitié de nous I Nous ne sommes pas des pèlerins, vous l’avez deviné; mais nous sommes de malheureux braconniers poursuivis par les gardes. Memement les gendarmes sont après nous, et, si vous ne nous laites point cacher dans votre fenil, nous allons être pris et conduits en prison.
LE CUANVREUR
Et qui nous prouvera que, cette fois-ci, vous soyez ce que
(1) Les pèlerinag-es en rh'onncur de sotnl Sijluain ont lieu à Thevet- Saint-Julien, Monlipouret, Aigurande, Levroux, etc. Dans l’Indre, on distingue trois Poulignij : P. Noire-Dame y P. Sainl-Marlin, P. Soinl- Pierre. On devrait lire : Nous avons été ù Saint-Sylvain, à Pouligny. — (2) Sainte Solange, patronne du Berry. « La bellepastoure, dit G. Sand dans Maiipral, qui se laissa trancher la tête plutôt que de subir le droit du Seigneur. J!> Au passage d’une rivière, elle s’arracha des mains du cavalier qui l’avait saisie, et se laissa tomber sur la grève. Lejeune insensé se voyant vaincu devint le meurlrier de la jeune Solange. L’endroit s’appela depuis Fontaine de Saintc-Sôlange ; lieu de pèlerinage situé à quelques lieues de Bourges. — i3) Sainl-Jacc/ues de Compostelle, Santiago de Compostela, ville d’Espagne à 55 kilomètres de la Corogne, ancienne capitale de la Galice. La ville de Saint-Jacques fut fondée au ix siècle, autour d'une chapelle élevée sur le point où l’on avait retrouvé le corps de saint Jacques le Majeur. Ce fut pendant longtemps un lieu de pèlerinage où accouraient, en foule, les peuples de l’Occident. — [k) Sornettes, surnom, sobriquet (Berry).
GEORGE SAND
VOUS dites ? car voilà déjà uii mensonge que vous n’avez pas pu soutenir.
LE FOSSOYEUR
Si VOUS voulez nous ouvrir, nous vous montrerons une belle pièce de gibier que nous avons tuée.
LE CHANVREUR
Montrez-ld tout de suite, car nous sommes en méfiance.
LE FOSSOYEUR
Eh bien, ouvrez une porte ou une fenêtre, qu'on vous passe la bête.
LE CHANVREUR
Oh 1 que nenni l pas si soi! Je vous regarde par un petit pertuis (i) i et je ne vois parmi vous ni chasseurs, ni gibier.
Ici un garçon bouvier, trapu,et d’une force herculéenne, se détacha du groupe où il se tenait inaperçu, éleva vers la lucarne une oie plumée, passée dans une forte broche de fer, ornée do bouquets de paille et de rubans.
— Oui-da 1 s'écria le chanvreur, après avoir passé avec précaution un bras dehors pour tâter le rôt; ceci n’est point une caille, ni une perdrix ; ce n'est ni un lièvre, ni un lapin; c'est quelque chose comme une oie ou un dindon. Vraiment, vous êtes de beaux chasseurs 1 et ce gibier-là ne vous a guère fait courir. Allez plus loin, mes drôles I toutes vos menleries sont connues, et vous pouvez bien aller chez vous faire cuire votre souper. Vous ne mangerez pas le nôtre...
LE FOSSOYEUR
Puisque vous ne voulez entendre à aucune bonne raison, nous allons entrer chez vous par la force.
LE CHANVREUR
Essayez, si vous voulez. Nous sommes assez bien renfermés pour ne pas vous craindre. Et puisque vous êtes insolents, nous ne vous répondrons pas davantage...
Quand on fut las de sauter et de crier, le chanvreur songea à capituler. 11 remonta à sa lucarne, l’ouvrit avec précaution, et salua les assiégeants désappointes par un éclat de rire.
— Eh bien, mes gars, dit-il, vous voilà bien penauds I Vous pensiez que rien n’était plus facile que d’entrer céans, et vous voyez que notre défense est bonne. Mais nous commençons à avoir pitié de vous, si vous voulez vous soumettre et accepter noü conditions.
LE FOSSOYEUR
Parlez, mes braves gens; dites ce qu’il faut faire pour approcher de votre foyer.
(1) Perlais, trou (Berry).
LA MARE AU DIABLE
LE GHANVREUR
I! faut chanter,' mes amis, mais chanter une chanson que nous ne connaissions pas (i), et à laquelle nous ne puissions pas répondre par une meilleure.
— Qu’à cela ne tienne 1 répondit le fossoyeur, et jl entonna d’une voix puissante :
Voilà six mois que était le printemps ( 2 ),
—^Me promenais sur Vherbeite naissante, répondit le chanvreur d’une voix un peu enrouée, mais terrible. Vous moquez-vous, mes pauvres gens, de nous chanter une pareille vieillerie ? vous voyez bien que nous vous arrêtons au premier mot I
— C'était la fille d^un prince..,
— Qui voulait se marier (3), répondit le chanvreur. Passez, passez à une autre I nous connaissons celle-là un peu trop.
LE FOSSOYEUR
] Voulez-vous celle-ci ?
— En revenant de Nantes...
LE CHANVREUR
— J'étais bien fatigué, voyezI J'étais bien fatigué.
Celle-là est du temps de ma grand’mère. Voyons-en une
autre!
LE FOSSOYEUR
— L'autre jour en me promenant...
LE CHANVREUR
— Le long de ce bois charmant! En voilà une qui est bétel Nos petits enfants ne voudraient pas se donner la peine de vous répondre I Quoi I voilà tout ce que vous savez ?
LE FOSSOYEUR
Oh I nous vous en dirons tant que vous finirez par rester court...
Il eût été trop long d’attendre *de quel côté resterait la victoire. Le parti d,e la fiancée déclara qu’il faisait grâce à condition qu’on offrirait à celle-ci un présent digne d’elle.
Alors commença le chant des livrées sur un air solennel comme un chant d’église.
(1) Le Berrichon aime à chanter. Et c^est une affaire si importante, que celui qui n’a pas de voix ou qui a la voix fausse est profondément humilié de son infériorité. On chante à table dans les dîners, et particulièrement aux repas de noces. On chante en se livrant aux travaux des champs; la berj^ère chante en filant; et tous savent une quantité prodigieuse de chansons. G. Sand n’a rien exagéré. — (2) Celte chanson est très ancienne et les vieilles femmes la chantent souvent encore en gardant leurs ouailles. — (3) Cette chanson est vieille auSsi ainsi que celles qui suivent ; toutes sont connues à Nohant et aux environs.
GEORGE SAND
Les hommes du dehors dirent en basse-taille à l’unisson :
Ouvrez la porte, ouvrez, (1)
Marie, ma mignonne,
J'ons (2j de beaux cadeaux à vous présenter.
Hélas! ma mie, laissez-nous entrer.
A quoi les femmes répondirent de l’intérieur, et en fausset, d’un ton dolent :
Mon père est en chagrin, ma mère en grand’tristesse,
Et moi je suis tille de trop grand merci Pour ouvrir ma porte à celle heure ici.
Les hommes reprirent le premier couplet jusqu’au quatrième vers, qu’il modifièrent de la sorte :
J'ons un beau mouchoir à vous présenler.
Mais, au nom de la fiancée, les femmes répondirent de mênie que la première fois.
Pendant vingt couplets, au moins, les hommes énumérèrent tous les cadeaux de la livrée, mentionnant toujours un objet nouveau dans le dernier vers : un beau devanteou (tablier), de beaux rubans, un habit de drap, de la dentelle, une croix d’or, et jusqu’à un cent d'épingles pour compléter la modeste corbeille de la mariée. Le refus des matrones était irrévocable ; mais enfin les garçons se décidèrent à parler d'un beau mari à leur présenter, et elles répondirent en s’adressant à la mariée, en lui chantant avec les hommes:
Ouvyjez la porte, ouvrez,
Mane, ma mignonne.
C’est un beau mari qui vient vous chercher.
Allons, ma mie, laissons-les entrer.