OIS LE CHAM
Un matin que Madeleine Blanchel, la jeune meunière du Cormouer, s’en allait au bout de son pré pour laver à la fontaine, elle trouva un petit enfant assis devant sa planchette, et jouant avec la paille qui sert de coussinet aux lavandières (i). Madeleine Blanchet, ayant avisé ( 2 ) cet enfant, fut étonnée de ne pas le connaître, car il n’y a pas de route bien achalandée (3) de passants de ce côté-Ià, et on n’y rencontre que des gens de l’endroit.
— Qui es-tu, mon enfant? dit-elle au petit garçon, qui la regardait d’un air de confiance, mais qui ne parut pas comprendre sa question. Comment t’appelles-tu ? reprit Madeleine Blanchet en le faisant asseoir à côté d’elle et en s’agenouillant pour laver.
— François, répondit l’enfant.
— François qui ?
— Qui ? dit l’enfant d’un air simple.
— A qui es-tu le fils ?
— Je ne sais pas, allez I
— Tu ne sais pas le nom de ton père î
— Je n’én ai pas.
— Il est donc mort ?
— Je ne sais pas.
— Et la mère P
— Elle est par lè, dit l’enfant en montrant une maisonnette fort pauvre qui était à deux portées de fusil du moulin et dont on voyait le chaume à travers les saules.
— Ah I je sais, reprit Madeleine, c’est la femme qui est venue demeurer ici, qui est emménagée d’hier soir P
— Oui, répondit l’enfant.
— Et vous demeuriez à Mers I
— Je ne sais pas.
GEORGE SAND
— Tu es un garçon peu savant. Sais-tu le nom de ta mère, au moins?,
— Oui, c’est la Zabelle.
— Isabelle qui ? lu ne lui connais pas d’autre nom ?
— Ma foi non, allez I
— Ce que tu sais ne te fatiguera pas la cervelle, dit Madeleine en souriant et en commençant à battre son linge.
— Comment dites-^ous ? reprit le petit François.
Madeleine le regarda encore ; c’était un bel enfant, il
avait des yeux magnifiques. C’est dommage, pensa-t-elle, qu’il ait l’air si niais. 0”el âge as-tu ? reprit-elle. Peut-être que tu ne le sais pas non plus.
La vérité est qu’il n’en savait pas plus long là-dessus que sur le reste. Tl fit ce qu’il put pour répondre, honteux peutêtre de ce que la meunière lui reprochait d’être si borné, et il accoucha de cette belle repartie : Deux ans I
— Ouî-da I reprît Madeleine en tordant son linge sans le regarder davantage, tu es un véritable oison, et on n’a guère pris soin de t’instruire, mon pauvre petit. Tu as au moins six ans pour la taille, mais tu n’as pas deux ans* pour le raisonnement.
— Peut-être bien ! répliqua François. Puis, faisant un a!ître effort sur lui-même, comme pour secouer l’engourdissement de sa pauvre âme. il dît : Vous demandiez comment je m’appelle? On m’appelle François le Champî fi),
— Ah I ah I je comprends, dît Madeleine en tournant vers lui un œil de compassion : et Madeleine ne s’étonna plus de voir ce hel enfant si malpropre, si déguenillé et si abandonné à l’hébétement de son âge.
— Tu n’es mière couvert, lui dît-elle, et le temps n’est pas chaud. Je «rage que tu as froid ?
— ,Te ne sais pas, répondit le pauvre champî, qui était si habitué à souffrir cru’îl ne s’en apercevait plus.
Madeleine soupira. File pensa à son petit Jeannîe qui n’avait qu’un an et qui dormait bien chaudement dans son berceau, gardé par sa grand’mère, pendant que ce pauvre champî grelottait tout seul au bord de la fontaine, préservé de s’y noyer par la seule bonté de la Providence, car il était assez simple pour ne pas se douter qu’on meurt en tombant dans l’eau.
Madeleine, qui avait le cœur très charitable, prît le bras de l’enfant et le trouva chaud, quoiqu’il efit par instants le frisson et que sa jolie figure fût très pâle.
— Tu as la fièvre ? lui dît-elle.
— Je ne sais pas, allez! répôndît l’enfant qui l’avait toujours.
(1) Champî, enfant abandonné, trouvé dans les champs fBerry).
FRANÇOIS LE GRAMPI
Madeleine Blancliet détacha le chéret (i) de laine qui lui couvrait les épaules et en enveloppa le champi, qui se laissa faire, et ne témoigna ni étonnement ni contentement. Elle ôta toute la paille qu’elle avait sous ses genoux et lui en lit un lit où il ne chôma ( 2 ) pas de s’endormir, et Madeleine acheva de laver les nippes de son petit Jeannie, ce qu’elle lit lestement, car elle le nourrissait, et avait haie d’aller le retrouver.
Quand tout fut lavé, le linge mouillé était devenu plus lourd de moitié, et elle ne put emporter le tout. Elle laissa son battoir et une partie de sa provision au bord de l’eau, se promettant de réveiller le champi lorsqu’elle reviendrait de la maison, où elle porta de suite tout ce qu’elle put prendre avec elle. Madeleine Blanchet n’était ni grande ni forte. C’était une très jolie femme, d’un fier courage, et renommée pour sa douceur, et son bon sens.
Quand elle ouvrit la porte de sa maison, elle entendit sur le petit pont de l’écluse un bruit de sabots qui courait après elle, et, en se virant, elle vit le champi qui l’avait rattrapée et qui lui apportait son battoir, son savon, le reste de son linge et son chéret de laine.
— Oh 1 oh 1 dit-elle en lui mettant la main sur l’épaule, tu n’es pas si bête que je croyais, toi, car tu es serviable, et celui qui a bon cœur n’est jamais sot. Entre, mon enfant, viens te reposer. Voyez ce pauvre petit 1 il porte plus lourd que lui-même I
— Tenez, mère, dit-elle à la vieille meunière qui lui présentait son enfant bien frais et tout souriant, voilà un pauvre champi qui a l’air malade. Vous qui vous connaissez à la fièvre, il faudrait tâcher de le guérir.
— Ah 1 c’est la fièvre de misère 1 répondit la vieille en regardant François ; ça se guérirait avec de la bonne soupe ; mais ça n’en a pas. C’est le champi à celle femme qui a emménagé d’hier. C’est la locataire à ton homme, Madeleine. Ça paraît bien malheureux, et je crains que ça ne paie pas souvent.
Madeleine ne répondit rien. Elle savait que sa belle-mère et son mari avaient peu de pitié, et qu’ils aimaient l’argent plus que le prochain. Elle allaita son enfant, et quand la vieille fut sortie pour aller chercher ses oies, elle prit François par la main, Jeannie sur son autre bras, et s’en fut avec eux chez la Zabelle.
La Zabelle, qui se nommait en effet Isabelle Bigot, était
(1) ChéreU vêtement de laine ressemblant à une large écharpe, que portaient autrefois, habituellemepl, les paysannes du Berry. 11 est devenu introuvable. Il y a quelques années, on pouvait encore en voir un à Saint-Chartier, qui depuis plus de 30 ans enveloppait une planche à repasser. — (2) Chômer, tarder.
GEORGE SANI
une vieille fille' de cinquante ans, aussi bonne qu’on peut l’être pour les autres quand on n’a rien à soi et qu’il faut toujours trembler pour sa pauvre vie. Elle avait pris François, au sortir de nourrice, d’une femme qui était morte à ce moment-là, et elle l’avait élevé depuis, pour avoir tous les mois quelques pièces d’argent blanc (i)' et pour faire de lui son petit serviteur ; mais elle avait perdu ses bêtes et elle devait en acheter d’autres 5 crédit, dès qu’elle pourrait, car elle ne vivait pas d’autre chose que d’un petit lot de brebiage ( 2 ) et d’une douzaine de poules qui, de leur côté, vivaient sur le communal. L’emploi de François, jusqu’à ce qu’il eût gagné l’âge de la première communion, devait être de garder ce pauvre troupeau sur le bord des chemins, après quoi on le louerait (3) comme on pourrait, pour être porcher ou petit valet de charrue, et, s’il avait de bons sentiments, il donnerait à sa mère par adoption une partie de son gage.
On était au lendemain de la Saint-Martin, et la Zabelle avait quitté Mers (4), laissant sa dernière chèvre en paiement d^un reste dû sur son loyer. Elle venait habiter la petite locature (5) dépendante du moulin de Cormouer, sans autre objet de garantie qu’un grabat, deux chaises, un bahut et quelques vaisseaux ( 6 ) de terre. Mais la maison était si mauvaise, si mal close et de si chétive valeur, qu’il fallait la laisser déserte ou courir les risques attachés à la pauvreté des locataires.
Madeleine causa avec la Zabelle, et vit bientôt que ce n’était pas une mauvaise femme, qu’elle ferait en conscience tout son possible pour payer, et qu’elle ne manquait pas d’affection pour son champi. Mais elle avait pris l’habitude de le voir souffrir en souffrant elle-même, et la compassion que la riche meunière témoignait à ce pauvre enfant lui causa d’abord plus d’étonnement que de plaisir.
Enfin, quand elle fut revenue de sa surprise et qu’elle comprit que Madeleine ne venait pas pour lui demander, mais pour lui rendre service, elle prit confiance, lui conta longuement toute son histoire, qui ressemblait à celle de tous les malheureux, et lui fit grand remerciement ( 7 ) de son intérêt. Madeleine l’avertit qu’elle ferait tout son possible pour la secourir...
(1) Arfi^enl blanc, monnaie d'argent (Berry). —(2) BrehlagCy le troupeau, l’ensemble des moutons, des brebis, des agneaux (Berry). — (3) Lmier, mettre en service; fte louer, s’engager au service dé quelqu’un (Berry). — {-i) Mers, et. p. 46. — (5) Locature, maison de cultivateur louée, sans labourage (Berry). — (6) Vaisseaux, vaisselle et particulièrement mauvaise vaisselle (Berry). — (7) Faire... remerciemenl, les expressions verbales juxtaposées n’avaient pas de nombre limité, dans l’ancien français; George vSand traite souvent ces^ expressions comme si leurs éléments n’étaient pas soudés, en introduisant un adjectif comme ici.
FRANÇOIS LE- CITAMPI
— On m’avait fait grand’peur de votre mari qui passe pour un rude homme, et si j’avais pu trouver ailleurs, je n’aurais pas pris sa maison, d’autant plus qu’elle est mauvaise, et qu’il en demande beaucoup d’argent. Mais je vois que vous êtes bonne au pauvre monde, et que vous m’aiderez à élever mon cliampi. Ah ! si la soupe pouvait lui couper sa fièvre I II ne me manquerait plus que de perdre cet enfantlà I C’est un pauvre profit, et tout ce que je reçois de l’hospice passe à son entretien. Mais je l’aime comme mon enfant, parce que je vois qu’il est bon, et qu’il m’assistera plus tard. Savez-vous qu’il est beau pour son âge, et qu’il sera de bonne heure en état de travailler ?
C’est ainsi que François le Champi fut éleA'é par les soins et le bon cœur de Madeleine la meunière. Il retrouva la santé très vite, car il était bâti, comme on dit chez nous, à chaux et à sable,, et il n’y avait point de richard dans le pays qui n’eût souhaité d’avoir un fils aussi joli de figure et aussi bien construit de ses membres. Avec cela, il était courageux comme un homme ; il allait à la rivière comme un poisson, et plongeait jusque sous la pelle (i) du moulin, ne craignant pas plus l’eau que le feu * il sautait sur les poulains les plus folâtres et les conduisait au pré sans même leur passer une corde autour du nez, jouant des talons pour les faire marcher droit et les tenant aux crins pour sauter les fossés avec eux. Et ce qu’il y avait de singulier, c’est qu’il faisait tout cela d’une manière ,fort tranquille, sans embarras, sans rien dire, et sans quitter son air simple et un peu endormi.
Cet air-là était cause qu’il passait pour sot ; mais il n’en est pas moins vrai que s’il fallait dénicher des pies à la pointe du plus haut peuplier, ou retrouver une vache perdue bien loin de la maison, ou encore abattre une grive d’un coup de pierre, il n’y avait pas d’enfant plus hardi, plus adroit et plus sûr de son fait. Les autres enfants attribuaient cela au bonheur du sort, qui passe pour êtr^ le lot du champi dans ce bas monde. Aussi le laissaient-ils toujours passer le premier dans les amusettes dangereuses...
« Tout alla bien pendant deux ans. » La condition de la Zabelle s’améliorait. Cadet Blancliet, tout d’abord très amoureux de sa femme, fermait les yeux sur ses charités ; mais’un jour aniva où il retira à la jeûne et gentille Madeleine toute son afTeclion, pour la porter ailleurs ; il la rendit malheureuse et trouva à redire à tout ce qu’elle faisait. Il surveilla tous ses actes ; lui. interdit d’employer au moulin la Zabelle et le Champi, et de les^ secourir. La belle-mère de la meunière, heureuse de ce changement, persuada à la mère adop-
(1) La pelle du moulin, c’est-è-dire l’écluse (Berry).
GEORGE SAND
tive de François de se séparer de lui et de le reconduire à l’hospice ; à ce'prix elle obtiendrait de Blanchet un délai pour le paiement de son loyer. La Zabelle promit, contre son gré.
La Zabelle réveilla l’enfant, lui mit ses meilleurs habits, fît un paquet du reste de ses hardes, et, le prenant par la main, elle partit avec lui au clair de lune.
Mais à mesure qu’elle marchait et que le jour montait, le cœur lui manquait; elle ne pouvait aller vile, elle ne pouvait parler, et quand elle arriva au bord de la route, elle s’assit sur la berge du fossé, plus morte que vive. La diligence approchait. Il n’était que temps de se trouver là.
Le champi n’avait coutume de se tourmenter, et jusque-là il avait suivi sa mère sans se douter de rien. Mais quand il vit, pour la première fois de sa vie, rouler vers lui une grosse voiture, il eut peur du bruit qu’elle faisait, et se mit à tirer la Zabelle vers le pré d’où ils venaient de déboucher sur la route. La Zabelle crut qu’il comprenait son sort, et lui dit :
— Allons, mon pauvre François, il le faut I
Ce mot fit encore plus de peur à François. Il crut que la diligence était un gros animal toujours courant qui allait l’avaler et le dévorer. Lui qui était si hardi dans les dangers qu’il connaissait, il perdit la tête et s’enfuit dans le pré en" criant. La Zabelle courut après lui ; mais le voyant pâle comme un enfant qui va mourir, le courage lui manqua tout à fait. Elle le suivit jusqu’au bout du pré et laissa passer la diligence.
Gomme une autre diligence passait à midi, la Zabelle résolut de l’attendre, en essayant de faire entendre raison au pauvre enfant; mais toutes les consolations qu’elle essayait de lui donner ne faisaient qu’irriter sa douleur. Il se roulait par terre, arrachant l’herbe avec ses mains. Comme la Zabelle essayait d’employer la force pour le calmer, il se frappa rudement la tête sur des pierres.
Le bon Dieu voulut que dans ce moment-là Madeleine Blanchet vint à passer. Elle ne savait rien du départ de la Zabelle et de l’enfant. Elle avait été chez la bourgeoise de Presles (i) pour lui remettre de la laine qu’on lui avait donné à filer très menu, parce qu’elle était la meilleure filandière (2) du pays. Elle en avait touché l’argent, et s’cn revenait au moulin avec dix écus dans sa poche. Elle allait traverser la rivière sur un de ces petits ponts de
(1) Prestes, Cf. p. 28. — (2) Filnncti'ère, femme dont le métier est de filer. Les sœurs Filandières, les Parques étaient maîtresses de la vie des hommes dont elles filaient la trame. Elles étaient trois : Clolho, Lachésis, Aîropos.
FRANÇOIS LE GHAMPI
planche à fleur d’eau comme il y en a dans les prés de ce côté-là, lorsqu’elle entendit des cris à fendre l’âme et reconnut tout d’un coup la voix du pauvre charnpi. Elle courut du côté, et vit l’enfant tout sanguiüé (i) qui se débattait dans les bras de la Zabelle. Elle ne comprit pas d’abord; car, à voir cela, on eût dit que la Zabelle l’avait frappé mauvaiscment et voulait se défaire de lui. Elle le crut d’autant que François, en l’apercevant, se prit à courir vers elle, se roula autour de ses jambes comme un petit serpent, et s’attacha à ses cotillons en criant : — Madame Blanchet, madame Blaiichet, sauvez-moi 1
La Zabelle était grande et forte, et Madeleine était petite et mince comme un brin de jonc. Elle n’eut cependant pas peur, et, dans l’idée que cette femme, devenue folle, voulait assassiner l’enfant, elle se mit au-devant de lui, bien déterminée à le défendre ou à se laisser tuer pendant, qu’il se sauverait.
Mais il ne fallut pas beaucoup de paroles pour s’expliquer. La Zîbelle, qui avait plus de chagrin que de colère, raconta les choses comme elles étaient. Gela fit que François comprit enfin tout le malheur de son état, et, cette fois, il fit son profit de ce qu’il entendait avec plus de raison qu’on ne.lui en eût jamais supposé. Quand la Zabelle eut tout dit, il commença à s’attacher aux jambes et aux jupons de la meunière, en disant : — Ne me renvoyez pas, ne me laissez pas renvoyer 1 Et il allait de la Zabcau qui pleurait, à la meunière qui pleurait encore plus fort, disant toutes sortes de mots et de prières qui n’avaient pas l’air de sortir de sa bouche, car c’était la première fois qu’il trouvait moyen de dire ce qu’il voulait : —O ma mère, ma mère mignonne { 2 ) I disait-il à la Zabelle, pourquoi veux-tu me quitter P Tu veux donc que je meure de chagrin de ne plus te voir P Qu’cst-ce que je t’ai fait pour que tu ne m’aimes plus P Est-ce que je ne t’ai pas toujours obéi dans tout ce que tu m’as commandé P Est-ce que j’ai fait du mal P J’ai toujours eu bien soin de nos bêtes, tu le disais toi-même, tu m’embrassais tous les soirs, tu me disais que j’étais ton enfant, tu ne m’as jamais dit que tu n’étais pas ma mère I Ma mère, garde-moi, garde-moi, je t’en prie comme on prie le bon Dieul j’aurai toujours soin de toi; je travaillerai toujours pour toi; si tu n’es pas contente de moi, tu me battras et je ne dirai rien ; mais attends pour me renvoyer que j’aie fait quelque chose de mal.
Et il allait à Madeleine en lui disant : — Madame la
(1) Sanguifîé (vieux), ensanglanté. —(2) Mignon, mignonne, sous la forme mignoune, est continuellement dans la bouche des paysannes du Berry ; il s’applique aux enfants, aux animaux, etc.
CEOîtGK SAND
inennière, ayez pitié de moi. Dites à ma mère de me garder. Je n’irai plus jamais chez vous, puisqu’on ne le veut pas, et quand vous voudrez me donner quelque chose, je saurai que je ne dois pas le prendre. J’irai parler à M. Cadet Blanchet, je lui dirai de me hnlire et de ne pas vous gronder pour moi. Et quand vous irez aux champs, j’irai toujours avec vous, je porterai votre petit, je l’amuserai encore toute la journée. Je ferai tout ce que vous me direz^ et si je fais quelque chose de mal, vous ne m’aimerez plus. Mais ne me laissez pas renvoyer, je ne veux pas m’en aller, j’aime mieux me jetèr dans la rivière.
Et le pauvre François regardait la rivière en s’approchant si près qu’on.voyait bien que sa vie ne tenait qu’à un ül, et qu’il n’eût fallu qu’un mot de refus pour le faire noyer. Madeleine parlait pour l’enfant, et la Zabelle mourait d’envie de l’écouter ; mais elle se voyiit près du moulin, et ce n’était plus comme lorsqu’elle était auprès de la route.
— Va, méchant enfant, disait-elle, je te garderai ; mais tu seras cause que demain je serai sur les chemins demandant mon pain. Toi, tu es trop bête pour comprendre que c’est par ta faute que j’en serai réduite là, et voilà à quoi m’aura servi de me mettre sur le corps l’embarras d’un enfant qui ne m’est rien, et qui ne me rapporte pas le pain qu’il mange.
— En voilà assez, Zabelle, dit la meunière en prenant le chainpi dans ses bras et en l’enlevant de terre pour l’emporter, quoiqu’il fût déjà bien' lourd. Tenez, voilà dix écus pour payer votre ferme ou pour emménager ailleurs, si on s’obstine à vous chasser de chez nous. C’est de l’argent à moi, de l’argent que j’ai gagné; je sais bien qu’on me le redemandera, mais ça m’est égal. On me tuera si l’on veut, j’achète cet enfant-là, il est à moi, il n’est plus à vous. Vous ne méritez pas de garder un enfant d’un aussi grand cœur, et qui vous aimait tant. C’est moi qui serai sa mère, et il faudra bien qu’on le souffre. On peut tout souffrir pour ses enfants. Je me ferais couper par morceaux pour mon Jeannie; eh bien 1 j’en endurerai autant pour celui-là. Viens, mon pauvre François. Tu n’es plus champi, entendstu ? Tu as une mère, et tu peux l’aimer à ton aise; elle te le rendra de tout son cœur.
Madeleine disait ces paroles-là sans trop savoir ce qu’elle disait. Elle qui était la tranquillité même, elle avait en ce moment la tête tout en feu. Son bon cœur s’était regimbé, et elle était vraiment en colère contre la Zabelle. François avait jeté ses deux bras autour du cou de la meunière, et il serrait si fort qu’elle en perdit la respiration, en même temps qu’il remplissait de sang sa coiffe et son mouchoir, car il s’était fait plusieurs trous à la tête.
FRANÇOIS FE CIIAMPI
Tout cela fit un tel effet sur Madeleine, elle eut à la fois -tont de pitié, tant d’effroi, tant de chagrin et tant de résolution, qu’elle se mit à marcher vers le moulin avec autant de courage qu’un soldat qui va au feu. Et, sans songer que l’enfant était lourd et qu’elle était si faible qu’à peine pouvait-elle porter son petit Jcannic, elle traversa le petit pont qui n’était guère bien assis et qui s’enfonçait sous ses pieds.
Quand elle fut au milieu elle s’arrêta. L’enfant devenait si pesant qu’elle fléchissait et que la sueur luf coulait du front. Elle se sentit comme si elle allait tomber en faiblesse, et tout d’un coup il lui revint à l’esprit une belle et merveilleuse histoire qu’elle avait lue, la veille, dans son vieux livre de la Vie des Saints; c’était l’histoire de saint Christophe (i) portant l’enfant Jésus pour lui faire traverser la rivière, et le trouvant si lourd, que la crainte l’arrêtait. Elle se retourna pour regafder le champi. Il avait les yeux tout retournés. Il ne la serrait plus avec ses bras ; il avait eu trop de chagrin, ou il avait perdu trop de sang. Le pauvre enfant s’était pâmé.
Quand la ’Zabellc le vit ainsi, elle le crut mort. Son îimitié lui revint dans le cœur, et ne songeant plus ni au meunier, ni à la méchante vieille, elle reprit l’enfant à Madeleine et se mit à l’embrasser en criant et en pleurant. Elles le couchèrent sur leurs genoux, au bord de l’eau, lavèrent ses blessures et en arrêtèrent le sang avec leurs mouchoirs; mais elles n’avaient rien pour le faire revenir. Madeleine, réchauffant sa tête contre son cœur, lui souillait sur le visage et dans la bouche comme on fait aux noyés. Gela le réconforta, et dès qu’il ouvrit les yeux et qu’il vil le soin qu’on prenait de lui, il embrassa Madeleine et la Zabelle l’une après l’autre avec tant de cœur, qu’elles furent obligées de l’arrêter, craignant qu’il ne retombât en pâmoison.
— Allons, allons, dit la Zabelle, il faut retourner chez nous. Non, jamais, jamais je ne pourrai quitter cet enfantlà, je le vois bien, et je n’y veux plus songer. Je garde vos dix écus, Madeleine, pour payer ce soir si on m’y force. Mais n’en dites rien; j’irai trouver demain la bourgeoise de Presles pour qu’elle ne nous démente pas, et elle dira, au besoin, qu’elle ne vous a pas encore payé le prix de votre filage ; ça nous fera gagner du temps, et je ferai si bien, quand je devrais mendier, que je m’acquitterai envers vous pour que vous ne soyez pas molestée à cause de moi. Vous
(1) Saint Christophe, né en Syrie, fut martyrisé vers 250. Son nom signifie porte-Christ, et lui vient du fait miraculeux rapporté par l'auteur.
GEORGE SAND
ne pouvez pas prendre cet enfant au moulin, votre mari le tuerait. Laissez-le-môi, je jure d’en avoir autant de soinqu’à l’ordiFiaire, et si ou nous tourmente encore nous aviserons...
La rentrée du Cliampi chez la Zabelle ^e lit sans bruit, car ‘ la mère lilancliel tomba malade d’un coup de sang. Ou s’empressa autour d’elle ; la Zabelle fut môme demandoe pour tenir le ménage. Au bout de trois jours la malade mourait. Blanchet, après la mort de sa mère, examina de moins près les dépenses du ménage. 11 était presque toujours absent de chez lui. Le Ohampi pouvait venir de temps à autre au moulin. Kn voyant Madeleine lire l’Evangile, la Vie des baints, il eut le désir d’apprendre à lire lui aussi, et il s'appliqua si bien qu’en peu de temps il put devenir à son tour le maître de Jeaiinie. Lorsqu’il eut fait sa première communion, maitre Blanchet ne s’opposa point a ce qu’il entrât comme domestique au moulin : « C’était un bon sujet, très laborieux, très serviable... plus raisonnable que tous les enfants do son âge.» Peu de temps après la Zabelle mourut, malgré les bons soins de Madeleine. Le Cliampi eut beaucoup de-chagrin.
Un an après, il y pensait encore tous les jours et quasi à chaque instant, et une fois il dit à la meunière ' :
— J’ai comme un repentir quand je prie pour l’âme de ma pauvre mère ; c’est de ne pas l'avoir assez aimée. Je suis bien sûr d’avoir toujours fait mon possible pour la contenter, de ne lui avoir jamais dit que de bonnes paroles, et de l’avoir servie en toutes choses comme je vous sers vous-même ; mais il faut, madame Blanchet, que je vous avoue une chose qui me peine et dont je demande pardon à Dieu bien souvent : c’est que depuis le jour où ma pauvre mère a voulu me reconduire à l’hospice, et où vous avez pris mon parti pour l’en empêcher, l’amitié que j’ajvais pour elle avait, bien malgré moi, diminué dans mon cœur. Je ne lui en voulais pas, je ne me permettais pas même de penser qu’elle avait mal fait en voulant m’abandonner. Elle était, dans son droit ; je lui faisais du tort, elle avait crainte de votre belle-mère, et enfin elle le faisait bien à contre-coeur; car j’ai bien vu là .qu’elle m’aimait grandement. Mais je ne sais comment la chose s’est retournée dans mom esprit, ç’a été plus fort que moi. Du moment où vous avez dit des paroles que je n’oublierai jamais, je vous ai aimée plus qu’elle, èt j’ai eu beau faire, je pensais à vous plus souvent qu’à elle. Enfin, elle est morte, et je ne suis pns mort de chagrin comme je mourrais si vous mourriez.
— Et quelles paroles est-ce que j’ai dites, mon pauvre enfant, pour que tu m’aies donné comme cela toute ton amitié? Je ne m’en souviens pas.
— Vous ne vous en souvenez pas ? dit le cliampi en