FRANÇOIS LE CHAMPI
s’asseyant aux pieds de ia Madeleine qui filait son rouet en l’écoutant. Eh bien I vous avez dit en donnant des éciis à ma mère : « Tenez, je vous achète cet enfant-là ; il est à moi. )) Et vous m’avez dit en m’embrassant : « A présent, lu n’es plus champi, tu as une mère qui t’aimera comme si elle t’avait mis au monde. » N’avez-vous pas dit comme cela, madame Blanchet
— G’cst possible, et j’ai dit ce que je pensais, ce que je pense encore. Est-ce que tu trouves que j’ai manqué de parole ?
— Oh non I Seulement...
— Seulement, quoi ?
— Non, je ne le dirai pas, car c’est mal de se plaindre, cL je ne veux pas faire l’ingrat et. le méconnaissant (i),
— Je sais que tu ne veux pas être ingrat, et je veux que tu dises ce que tu as sur le cœur. Voyons, qu’as-tu qui te manque pour n’être pas mon enfant ? Dis, je te commande comme je commanderais à Jeannie.
— Eh bien, c’est que... c’est que vous embrassez Jeannie bien plus souvent, et que vous ne m’avez jamais embrassé depuis le jour que nous disions tout à l’heure. J’ai pourtant grand soin d’avoir toujours la figure et les mains bien lavées, parce que je sais que vous n’aimez pas les enfants malpropres et que vous êtes toujours après ( 2 ) laver et peigner Jeannie. Mais vous ne m’embrassez pas davantage pour ça, et ma mère Zabclle ne m’embrassait guère non plus. Je vois bien pourtant que toutes les mères caressent leurs enfants, et c’est à quoi je vois que je suis toujours un champi et que vous ne pouvez pas l’oublier.
— Viens m’embrasser, François, dit la meunière en. asseyant l'enfant sur ses genoux et en l’embrassant au front avec beaucoup de sentiment. J’ai eu tort, en effet, de ne jamais songer à cela, et tu méritais mieux de moi. Tiens, tu vois, je t’embrasse de grand cœur, et tu es bien siir à présent que tu n’es plus champi, n’est-ce pas ?
L’enfant se jeta au cou de Madeleine, et devint si pâle qu’elle en fut étonnée et l’ôta doucement de dessus ses genoux en essayant de le distraire. Mais il la quitta hu bout d’un moment, et s’enfuit tout seul comme pour se cacher, ce qui donna de l’inquiétude à la meunière. Elle le chercha et le trouva à genoux dans un coin de la grange et tout en larmes.
— Allons, allons, François, lui dit-elle en le relevant, je ne sais pas ce que tu as. Si c’est que tu penses à la pauvre mère Zabelle, il faut faire une prière pour elle et lu te sentiras plus tranquille.
(1) Méconnaissahî, qui ne reconnaîf'pas un bienfait. — (2) Tournure populaire.
GEORGE SAND
— Non, norî, dit l’enfant en tortillant le bord du tablier de Madeleine et en le baisant de toutes ses forces, je ne pensais pas à ma pauvre mère. Est-ce que ce n’est pas vous qui êtes ma mère ?
— Et pourquoi plsures-tu donc ? Tu me fais de la peine.
— Oh non ! oh non ! je ne pleure pas, répondit François en essuyant vitement ses yeux et en prenant un air gai ; c’est-à-dire je ne sais pas pourquoi je pleurais. Vrai, je n’en sais rien, car je suis content comme, si j’étais en paradis.
Depuis ce jour-là Madeleine embrassa cet enfant matin et‘ soir, ni plus ni moins que s’il eût été à elle, et la seule différence qu’elle fît entre Jeannie et François, c’est que le plus jeune était le plus gâté et le plus cajolé, comme son âge le comportait. Il n’avait que sept ans lorsque le champi en avait douze, et François comprenait fort bien qu’un grand garçon comme lui ne pouvait être amijolé (i) comme un petit. D’ailleurs ils étaient encore plus différents d’apparence que d’âge. François était si grand et si fort, qu’il* paraissait un garçon de quinze ans, et Jeannie était mince et petit comme sa mère, dont il avait toute la retirance ( 2 ).
En sorte qu’il arriva qu’un malin qu’elle recevait son bonjour sur le pas de sa porte, et qu’elle l’embrassait comme de coutume, sa servante lui dit :
— M’est avis (3), sans vous offenser, notre maîtresse',
que ce gars est bien grand pour se faire embrasser comme une petite fille. '
— Tu crois ? répondit Madeleine étonnée. Mais tu ne sais donc pas l’âge qu’il a ?
— Si fait; aussi je n’y verrais pas de mal, n’était qu’il est
champi, et que moi, qui ne suis que votre servante, je n’embrasserais pas ça pour bien de l’argent. '
— Ce que vous dites là est mal, Catherine, reprit madame Blanchet, et surtout vous ne devriez pas le dire devant ce pauvre enfant.
— Qu’elle le dise et que tout le monde le dise, répliqua François avec beaucoup de hardiesse. Je ne m’en fais pas de peine. Pourvu que je ne sois pas champi pour vous, madame Blanchet, je suis très content.
— Tiens, voyez donc I dit la servante. C’est la première fois que je l’entends causer si longtemps. Tu sais donc
{\) Amijoler, caresser, choyer. — (2) Retirance, ressemblance (Berry). — (3) AResl avis, je suis d’avis, il me semble (Berry).
fraIsçois lk champi
mettre trois paroles au bout l’une de l’autre, François ? Eh bien I vrai, je croyais que tu ne comprenais pas seulement ce qu’on te disait. Si j’avais su que tu écoutais, je n’aurais pas dit devant toi ce que j’ai dit, car je n’ai nulle envie de te molester. Tu es un bon garçon, très tranquille et complaisant. Allons, allons, n’y pense pas ; si je trouve drôle que notre maîtresse t’embrasse, c’est parce que tu me parais trop grand pour ça, et que ta câlinerie te fait paraître encore plus sot que lu n’es.
Ayant ainsi raccommodé la chose, la grosse Catherine alla faire sa soupe et n’y pensa plus.
Mais le champi suivit Madeleine au lavoir, et s’asseyant auprès d’elle, il lui parla encore comme il savait parler avec elle et pour elle seule.
— Vous souvenez-vous, madame Blanchct, lui dit-il, d’une fois que j’étais là, il y a bien longtemps, et que vous m’avez fait dormir dans votre chéret ?
— Oui, mon enfant, répondit-elle, et c’est même la première fois que nous nous sommes vus...
Cependant le champi, qui allait toujours rêvassant et cherchant des raisons à tout, depuis qu’il savait lire et qu’il avait fait sa première communion, rumina dans sa tête ce que la Catherine avait dit à madame Blanchet à propos de lui; mais il eut beau ÿ songer, il ne put jamais comprendre pourquoi, de ce qu’il était devenu grand, il ne devait plus embrasser Madeleine. C’était le garçon le plus innocent de la terre...
Il arriva donc en .âge de quinze ans sans connaître la moindre malice, sans avoir l’idée du mal, sans que sa bouche eût jamais répété un vilain mot, et sans que ses oreilles l’eussent compris. Et pourtant depuis le jour où Catherine avait critiqué sa maîtresse sur l’amitié qu’elle lui montrait, cet enfant eut le grand sens et le grand jugement de ne plus se f.aire embrasser par la meunière. Il eut l’air de ne pas y penser, et peut-être d’avoir honte de faire la petite-fille et le câlin, comme disait Catherine. Mais, au fond, ce n’était pas cette honte-là qui le tenait. Il s’en serait bien moqué, s’il n’eût comme deviné qu’on pouvait faire un reproche à cette chère femme de l’aimei*. Pourquoi un reproche? Il ne se l’expliquait point; et voyant qu’il ne le trouverait pas de lui-même, il ne voulut pas se le faire expliquer par Madeleine. Il savait qu’elle était capable de supporter la critique par amitié et par bon cœur; car il
GEORGE SAND
avait bonne mémoire, et il se souvenait bien que Madeleine avait été lancée (i) et en danger d’être battue dans le temps, pour lui avoir fait du bien.
En sorte que, par son bon instinct, il lui épargna l’ennui d’être reprise et moquée à cause de lui. Il comprit, et c’est merveille I il comprit, ce pauvre enfant, qu’un champi ne devait pas être aimé autrement qu’en secret, et plutôt que de causer un désagrément à Madeleine, il eût consenti à ne pas être aimé du tout...
Le meunier délaissait de plus en plus Madeleine et ne rentrait que rarement au logis ; il donnait chaque mois une somme modique pour i’enlretien du ménage et ne s'informait plus de la maniéré dont elle était employée. Le Champi refusait d’accepter ses gages afin que la meunière pût soulager plus facilement les pauvres qui l’entouraient. Un jour, comme ils parlaient des peines de la vie, le Champi dit à sa bienfaitrice, à propos de Cadet :
— A celte heure, madame Blanchet, il ne vous dit quasiment plus rien, et vous n’êtes plus malheureuse ?
— Je ne le suis plus 1 tu crois ? dit Madeleine un peu vivement... Mais elle se reprit, car cela ne regardait pas le champi, et elle ne devait pas faire entendre ces idées-là à un enfant. A celte heure, dit-elle, tu as raison, je ne suis plus malheureuse: je vis comme je l’entends. Mon mari est beaucoup plus honnête avec moi; mon fils profite bien, et je n’ai à me plaindre d’aucune chose.
— Et moi, vous ne me faites pas entrer en ligne de compte? moi... je...
— Eh bien ! toi aussi tu profites bien, et ça me donne du contentement.
— Mais je vous en donne peut-être encore autrement ?
— Oui, tu te conduis bien, tu as bonne idée en toutes choses, et je suis contente de toi.
— Oh 1 si vous n’étiez pas contente de moi, quel mauvais drôle, quel rien du tout je serais, après la manière dont vous m’avez traité T Mais il y a encore autre chose qui devrait vous rendre heureuse, si vous pensiez comme moi.
— Eh bien, dis-le, car je ne sais pas quelle finesse tu arranges pour me surprendre.
— Il n’y a pas de finesse, madame Blanchet, je n’ai
(1) Tancée, tourmenter, réprimander, infurîer, très répandu en Berry.