CINQUIÈME VEILLÉE
iNous le dévisagions, BrulelLe et moi, car il n’était plus le Joset que nous connaissions. Pour moi, il y avait quelque chose dans tout cela qui me rappelait les histoires qu’on lait chez nous sur les sonneurs-corneinuseux, lesquels passent pour savoir endormir les plus mauvaises bêtes, et mener, à nuitée (i), des bandes de loups par les chemins, comme d’autres mèneraient des ouailles ( 2 ) aux champs. Joset n’était point dans une figure naturelle à ce moment-là, devant moi. De chétif et pâlot, il paraissait grandi et amendé (3), comme je l’avais vu dans la forêt. 11 avait de la mine ; ses yeux étaient dans sa tête comme deux rayons d’étoile et quelqu’un qui l’aurait jugé le plus beau garçon du monde ne se serait point trompé sur le moment.
Il me paraissait aussi que Brulette en était charmée et'^^ ensorcelée, puisqu’elle avait vu tant d’affaires dans cette Ilûterie où je n’avais vu que du feu, et j’eus beau vouloir lui représenter que Joset ne ferait jamais danser que le diable avec sa musique, elle ne m’écouta point et le pria de recommencer.
Il s’y porta bien volontiers, et reprit sur un air qui ressemblait au premier, mais qui n’était pourtant pas le même ; d’où je vis que ses idées ne différaient pas les unes des autres pour le moment, et qu’il ne voulait en rien se ranger à la mode du pays. En voyant comme Brulette écoutait et paraissait goûter la chose, je fis un effort de ma tête pour la goûter aussi, et il me parut que je m’accoutumais si bien à cette nouvelle sorte de musique, que j’en étais mouvé (4) aussi au dedans de moi ; car il se fît aussi en moi une songerie (,5), et je crus voir Brulette dansant toute seule au clair d’une belle lune, sous des buissons de blanche épine fleurie, et secouant son tablier rose, comme prête à s’envoler. Mais voilà que, tout d’un coup, il se lit, non loin de là, comme une sonnerie de clochette, pareille à celle que j’avais
(1) /I nuitée^ toute la nuit (Berry). — (2) Ouailles^ brebis moutons en général (Berry). — (3) Amendé^ amélioré, mieux portant (Berry). — (4) Mouvé, remué, ému (Berry). — (5) Songerie, songe à l’état de veille rêverie, chimère (Berry).
GEORGE SAND
ouïe sur la fougeraie, et la flûterie de Joset s’arrêta comme coupée net au beau mitant (i).
me réveillai alors de ma fantaisie, et m’assurai que la clochette n’était point un rêve; que Joset s’était interrompu de fluter, qu’il se tenait debout, d’un air tout estomaqué, et que Brulette le regardait, non moins étonnée que moi.
Alors toute ma peur me revint...
Tiennet, persuadé que le pauvre Joset a des accointances avec le diable, prend à la cheminée un vieux fusil chargé de balles bénites et se met sur la défensive. Joseph sort avec son chien ; Brulette et son cousin, transis de peur, écoutent et entendent ces mots de Joset :
— Oui, oui I sitôt la Saint-Jean qui vient 1 Merci à vous et au bon Dieu I II sera fait comme vous le souhaitez, et vous en avez ma parole.
Comme il parlait du bon Dieu, je repris confiance, el, ouvrant la porte un petit, j’avisai dehors, où je reconnus, au moyen de la clarlé qui sortait de la maison, Joset à côté d’un homme bien vilain voir, car il était noir de la tête aux pieds, mêmement sa figure et ses mains, et il avait derrière lui deux grands chiens noirs comme lui, qui batifolaient avec celui de Joset. Et alors, il répondit avec une voix si forte que Brulette l’entendit et en trembla : « Adieu, petit, et à revoir. Ici, Clairin ( 2 ) 1 »
Le petit cheval noir bondit el se mit en devoir de rassembler les autres dispersés ça el là. Joset rejoignit Tienne! ; celui-ci était fort intrigué du gros paquet que son ami portait sous son bras : c’était une musette merveilleuse que l’homme noir lui avait remise.
Et Joset expliqua que celui qui apportait celle musette n’était pas sorcier, mais qu'habitant un pays où on faisait ces beaux instruments, il avait promis de la lui remettre à son passage. Cependant il se garda de donner des explications sur cette nouvelle connaissance ; ses amis n’étaient donc point complètement rassurés.
Pendant que Joset reconduisait chez elle la petite Brulette, Tienne! entendit bientôt du bruit qui partait du champ d’avoine situé derrière sa maison ; il vit bientôt une bête « qui se roulait sur le dos, les pattes en l'air, écrasant à droite et à gauche, se relevant, sautant, broutant et prenant du tout bien à son aise ». Plus loin, plusieurs autres bêtes dévalisaient un champ à son beau-frère. Tienne! s’approcha du clairin, le prit par la bride, qùand Joseph se présen au détour du chemin. Il conseilla à Tienne! de ne rien faire, de ne pas se mettre dans une mauvaise situation pour quelques dégâts dans ses propriétés ; et il s’écria :
(1) Milanf, milieu, se dit à propos de tout en Berrj^ — (2) Clairin, sonnette pendue au cou d’un animal, et aussi nom donné à l’animal qui porte cette sonnette.
LES M4ÎTRES SONNEURS
— Alerte, TiennetI voilà les chiens du muletier 1 si tu ne veux être dévoré, lâche le clairin ; aussi bien, le voilà qui reconnaît la voix de ses gardiens et lu n’en aurais pas bon marché maintenant...
Tiennet, furieux, provoqua le muletier. Celui-ci accepta le défi. Ils se battirent suivant les lois du Berry : « On se toare à bras-le-corps, on tape où l’on peut, sauf la figure. » Huriel s’arrêta quand il vit que Tiennet se ferait tuer plutôt que de cesser. Ils firent alors la paix et devinrent bons camarades.
...Joset était décidé à quitter le pays. La Saint-Jean approchait, il prévint son maître, mais ne voulut dire à personne •où dallait. La veille de la fête, Tiennet et Brulette se rendirent sur la place du bourg où les vieux avaient déjà apporté les fagots et la paille de la Jaunée (1). Brulette fut chargée d’y mettre le feu et la danse commença. Garnat jouait si mal que les jambes étaient fatiguées ; on allait se retirer, quand un beau gars proposa de jouer à la place du cornemuseux. C’était Huriel transformé, « le plus bel homme que Tiennet eut vu de sa vie.» Lui seul l’avait reconnu. A celte musique entraînante les jambes avaient repris leur énergie.
Mais le vieux Garnat, sortant de l’auberge, voyant Huriel à la place de son fils, le poussa violemment, et l’obligea à rendre la muselle :
— Oui, oui I dansez 1 vous l’avez bien gagné I cria le monde de la paroisse, qui s’était tout rassemblé autour de sa belle musique, et qui déjà s’était affolé de lui, les vieux comme les jeunes.
— Or donc, dit-il en prenant la main de Brulette, qu’il avait regardée plus que toutes les autres, je demande, pour mon payement, de danser avec cette jolie blonde, quand même elle serait déjà engagée.
— Elle est engagée avec moi, Huriel, dis-je au muletier; mais comme nous sommes amis, je te cède mon droit pour cette bourrée.
— Merci I répondit-il en me donnant une poignée de main; et il ajouta dans mon oreille : — Je ne voulais point avoir l’air de te connaître; si lu n’y vois pas d’inconvénient pour toi, à la bonne heure I
— Ne dites pas que vous êtes muletier, repris-je, et tout ira bien...
Le muletier fut charmé de danser avec Brulette, qui était à son avis une beauté rare, et il remercia Tiennet. Puis il demanda s’il n’y avait pas une autre muselle. Brulette alla chercher celle que Joset lui avait confiée, et que le muletier était chargé de lui emporter.
(1) JaunéCy réjouissance en l’honneur de saint Jean-Baptiste, 24 juin . La veille, on préparait sur la place un bûcher, à l’aide de fagots entassés ; on y mettait le feu et on dansait autour.
GEOllGE SAND
Vous ne sauriez croire, mes amis, quels cris de contentement et d’émerveillance il y eut sur la place, au bruit tonnant de cette musette bourbonnaise et au retour du muletier, que Ton croyait déjà parti. On ne dansait plus que d’un pied et on allait finir, quand il reparut sur la pierre des ménétriers. Aussitôt ce devint comme une rage, on ne s’y mit plus à quatre ni à huit, mais bien à seize ou à trente-deux, se tenant par les mains, sautant, criant et riant, que le bon Dieu n’aurait pu y placer un mot.
Et bientôt après, les vieux, les jeunes, les petits enfants qui ne savaient pas encore mener leurs jambes, comme les grands-pères qui ne tenaient quasi plus sur les leurs, les vieilles qui se trémoussaient à l’ancienne^ mode, les gars maladroits qui n’avaient jamais pu mordre à la mesure, tout se mit en branle, et, pour un peu, la cloche de la paroisse s’y serait mise aussi d’elle-même. Jugez donc une musique, la plus belle qu’on eût ouïe au pays, et qui ne coûtait rien 1 même elle paraissait aidée du diable, puisque le cornemuseux ne demandait jamais grâce et faisait éreinter tout le monde sans se lasser. — J’en veux avoir le dernier I s’écriait-il, à chaque fois qu’on lui conseillait de se reposer; je prétends que la paroisse entière y crève et que nous soyons encore tous ici au lever du soleil, moi debout et vaillant, vous autres me demandant merci I — Et lui de cornemuser, et nous tous de trépigner comme des fous.
Après la danse, les appétits étaient ouverts ; chacun but et mangea en compagnie, les habitants mettant en commun leurs victuailles. Huriel était invité par tous. Il chanta si bien que tous se taisaient pour Tentendre.
Au moment que le jour levant commença de percer à travers la feuillée, il y avait autour de nous une foule plus charmée et plus attentionnée qu’au plus beau prêche.
Alors il se leva, monta sur son banc et présenta son verre vide au premier rayon de soleil qui passait au-dessus de sa tête, en disant d’un air qui nous fit trembler tous, sans qu’on sût ni pourquoi ni comment: — Amis, voilà le fiambeau du bon Dieu 1 Eteignez vos petites chandelles, et saluez ce qu’il y a de plus beau dans le monde I
Après que nous aurons tous rendu gloire à Dieu, je vous quitterai, mes enfants, vous remerciant de m’avoir fait si bonne fête et marqué tant de fiance (i). Je vous devais une petite réparation pour un dommage que j’ai causé, sans le vouloir, à quelques-uns d’entre vous, il n’y a pas longtemps. Devinez si vous pouvez ; moi, je ne suis pas ici à confesse ;
(1) Fiance^ confiance (Berry).
LES MAÎTRES SONNEURS
mais je pense avoir fait de mon mieux pour vous divertir, et le plaisir valant mieux que le profit, selon moi, je me crois quitte envers tous.
Et comme on voulait le faire expliquer :
— Silence I cria-t-il, voilà l’Angelus qui cloche (i) 1
Et il se mit à genoux, ce qui entraîna tout le monde à en faire autant, et même avec un recueillement singulier, car cet homme-là semblait avoir puissance sur les esprits.
Quand on eut fini la prière, on le chercha il avait disparu, et si bien, qu’il y eut des gens qui se frottèrent les yeux, pensant qu’ils avaient rêvé cette nuit de liesse et de folie.
Briilette était très émue de cette soirée. Quand Tiennet lui apprit que le beau danseur n’était autre que l’homme noir dont elle avait eu peur, elle eut peine à le croire; aussi ne parla-t-elle plus du muletier. Joset avait donné deux fois de ses nouvelles dans une année et se portait bien ; mais une troisième lettre annonçait une certaine fatigue. Quelques mois plus tard, Huriel arrivait au pays, demandait à parler au père Brulet et à sa petite-fille. Tout d’abord il déclina ses titres. Il était fils de Sébastien Huriel, dit Bastien, le grand bucheux, maître sonneur très renommé et estimé en Bourbonnais. Le père Brulet lui parla des mauvaises mœurs des gens de son espèce et lui dit combien on les mésestimait en Berry. TTnriel ne se laissa point intimider et se mit à parler de Joset. C’est lui qui l’avait engagé à venir apprendre la musique dans son pays, car il avait bien compris que les sonneurs de la vallée noire ne le souffriraient pas.
D’inilleurs, je lui devais la vérité, puisqu’il me donnait sa confiance quasiment à la première vue. La musique est une herbe sauvage qui ne pousse pas dans vos terres. Elle S8 plaît mieux dans nos bruyères, je ne saurais vous dire pourquoi ; mais c’est dans nos bois et dans nos ravines qu’elle s’entretient et se renouvelle comme les fleurs de chaque printemps; c’est là qu’elle s’invente et fait foisonner / des idées pour les pays qui en manquent; c’est de là que vous viennent les meilleures choses que vous entendez dire à vos sonneux; mais comme ils sont paresseux ou avares, et que vous vous contentez toujours du même régal, ils viennent chez nous une fois en leur vie, et se nourrissent làdessus tout le restant. A cette heure même, ils font des élèves qui rabâchent nos vieux airs en les corrompant, et se croient dispensés de venir consulter nos anciens. Donc un jeune homme bien intentionné comme toi, disais-je à votre Joset, qui s’en irait boire à la source, s’en reviendrait si frais et gras nourri que personne ne pourrait se soutenir contre lui.
{V)^Clocher, sonner (Berry).
GEORGE SAND
C’est pourquoi Josct fît accord de partir à la Saint-Jean ensuivante, et de s’en aller en Bourbonnais, où il trouverait, à la fois, de l’ouvrage pour vivre dans nos bois et des leçons du meilleur maître...
Aimant le grand bucheux comme un père et celui-ci l’aimant comme son fils, Joset était heureux ; mais, pressé de devenir lui-même un maître, il s’était adonné à la musique avec trop de passion ; il avait usé son souffle, fatigué ses poumons et son estomac. Le maître sonneur lui avait interdit cet exercice ; mais l’ennui continuait à ronger ce malheureux garçon; si personne de sa famille ou de ses amis berrichons ne s’occupait de lui, sa vie était en danger.
Le père Brulet s’attendrit à ce discours. La Mariton était dans l’impossibilité de quitter l’auberge, lui-même était trop, vieux pour se déplacer. On résolut d’envoyer Brulette sous la garde de son cousin Tiennet. Huriel les accompagnerait. Quand ils arrivèrent dans ie bois de l’Alleu, en Bourbonnais, ils trouvèrent le père Bastien et sa fille Thérence, qui n’étaient autres que les voyageurs que Tiennet et son père avaient, quelques années plus tôt, secourus sur la roule, en revenant d’Orval. « Toseph était blanc comme un linge et sec comme un bois mort. »
Après de nombreuses péripéties, trop longues pour trouver place ici, Tiennet s’éprit de la belle Thérence qui aurait bien voulu que Joset lui rendît l’atTection qu’elle lui portait; mais le pauvre garçon ne songeait qu’à la petite Brulette qu’autrefois il berçait dans ses bras et qui seule, plus tard, avait compris son goût pour la musique. Cependant celle ci, tout en aimant Joset par compassion, comme un camarade, sur lequel elle avait veillé avec des yeux pleins de vigilance, n’avait jamais songé un instant à l’épouser ; ses vues se portaient ailleurs, et Huriel, le beau muletier, avait fait sur elle une vive impression. Après quelques jours passés à la forêt, on se sépara. Joseph avait repris courage et plus que jamais il rêvait de devenir un musicien hors ligne pour séduire Brulette el être digne d’elle. Le père Bastien, homme plein de loyauté, de francijise, de bonhomie et de talent, dominait toute cette jeunesse, dont il avait gagné l’estime et l’affection... Les vœux de Tiennet se réalisèrent. Il se fit agréer de Thérence. Le muletier obtint Brulette. Joset prit son parti, n’avait-il pas la musique ? Ses succès le consolèrent de tout. Loué par Brulette, placé par elle au-dessus de tous les sonneurs qu’elle avait entendus, il composa ses plus beaux airs pour le mariage de son amie. Et peu de temps après, en hiver, il acheva tristement sa destinée : sa musette fut trouvée brisée au bord d’un fossé profond ; son pauvre corps était sous la glace. C’est ainsi que d’après une superstition courante dans le pays, le sonneur doit terminer son existence.