‹ Extraits des romans champêtresChapitre 34 sur 37 · IT · texte numérisé non relu

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ché tout ce tantôt; ta mère a été en peine de toi, et je te croyais retourné vers elle depuis longtemps.

— J’avais affaire par ici, répondit-il, et, avant de m’en aller, je me reposais, là, voilà tout.

— Tu n’as donc pas peur de te trouver comme ça, de nuit, dans un endroit si laid et si triste P

— Peur de quoi, et pourquoi, Tiennet ? je ne t’entends point I

J’eus honte de lui confesser combien j’avais été sot. Cependant, je me risquai à lui demander s’il n’avait pas vu du monde et des bêtes dans la clairière.

— Oui, oui, répondit-il; j’ai vu beaucoup de bêtes, et du monde aussi, mais tout ça n’est pas bien méchant et nous pouvons nous en aller tous deux sans que mal nous en arrive.

Je m’imaginai, à sa voix, qu’il se gaussait un peu de ma frayeur, et je quittai le chêne avec lui ; mais quand nous fûmes hors de son ombrage, il me sembla que Joset n’avait ni sa taille ni sa figure des autres fois. Il me paraissait plus grand, portant plus haut la tête, marchant d’un pas plus vif, et parlant avec plus de hardiesse. Ça ne me rassura point, car toutes sortes de folies me traversèrent la remembrance (i). Ce n’était point seulement par ma grand’mère que je m’étais laissé conter que les gens qui ont la figure blanche, l’œil vert, l’humeur triste et la parole difficile à comprendre, sont portés à s’accointer avec, des mauvais esprits, et, en tout pays, les vieux arbres sont mal famés pour la hantise (2) des sorciers et des autres ( 3 )^

Joset paraissait tout à fait absorbé ; et comme on s’était aperçu à la ferme qu’il s’en allait souvent le soir pour ne revenir qu’au matin, on commençait à lui faire une mauvaise réputation dans le pays ; et on finissait par^croire qu'il avait vraiment des accointances avec le diable.'Brulette prit son parti de lui parler franchement, devant Tiennet et sa sœur :

— Il est temps que ces histoîres-là finissent. Voilà ma cousine qui s’en est tant laissé dire, qu’elle tient Joset pour un loup-garou (”4), et il faut s’expliquer, à la fin !

— Qu’il soit donc fait selon ton vouloir, répondit Joseph, car je suis fatigué de passer pour sorcier, et j’aime encore mieux passer pour imbécile.

— Non, tu n’es ni imbécile ni fou, reprit Brulelte, mais tu es bien obstiné, mon pauvre ,Toset I Sache donc, Tiennet,

(1) nememhronce, souvenir, mémoire (vieux). — (2) Fiantise, fréqueiitalion, compajînie (vieux). — (3) F.es autres. Les mauvais esprits qu’on n’ose pas nommer. Procédé populaire qui consiste à clég-uiser par un nom indéfini les puissances malfaisantes. — (^0 I^oup-garoii. homme loup, espèce de lutin et de sorcier qui, d’après une superstition très ancienne, erre la nuit déguisé en loup.

GEORGE SAND

que ce gars-là n’a rien de mauvais dans la IMe, sinon une fantaisie de musique qui n’est pas si d(^raisonnable que dangereuse.

— Alors, répondis-je, je comprends ce qu’il me disait tout à l’heure; mais où diable a-t-il pris pareille idée?

— Un petii moment! reprit Brulette ; ne le fâchons pas injustement; ne te dépôche pas de dire qu’il est incapable de musiquer (i) ; car tu penses peut-être, comme sa mère et comme mon grand-père, qu’il a l’esprit bouché à cela, comme autrefois au catéchisme. Moi, je dirai que c’est toi, et mon grand-père, et la bonne Mariton qui n’y connaissez rien. Joseph ne peut chanter, non qu’il soit court d’haleine, mais parce qu’il ne fait point de son gosier ce qu’il veut; et comme il ne se contente point lui-même, il aime mieux ne faire jamais usage de sa voix qui lui est rétive ''a). Alors, bien naturellement, il souhaite de musiquer sur un instrument qui ait une voix en place de la sienne, et qui chante tout ce qui vient dans son idée. C’est pour avoir toujours manqué de cette voix d’emprunt que notre gars a toujours été triste, ou songeur, pu comme ravi en lui-même.

— C’est tout justement comme elle te le dit! m’observa Joseph, qui paraissait soulagé d’entendre cette belle jeunesse ( 3 ) le débarrasser de ses pensées en les rendant compréhensibles pour moi. Mais ce qu’elle ne te dit point, c’est qu’elle a une voix en ma place, et une voix si douce, si claire, et qui dit si justement les choses entendues, que je prenais déjà, étant petit enfant, mon plus grand plaisir à l’écouter.

— Mais, poursuivit Brulette, nous avions bien quelquefois maille à partir ensemble à ce sujet-là. J’aimais à imiter toutes les petites filles de campagne, qui ont pour coutume, en gardant leurs bêtes, de crier leurs chansons à pleine tête (4), pour se faire entendre au loin ; et comme en criant comme ça, j’outrepassais ma force, je gâtais tout, et je -faisais mal aux oreilles de Joset. Et puis, quand je me suis rangée à chanter raisonnablement, il s’est trouvé que j’avais si bonne mémoire pour retenir toutes choses chantables ( 5 ), celles qui contentent notre gar-s comme celles qui l’encolèrent, que plus d’une fois je l’ai vu me brûler compagnie tout d’un coup et s’en aller sans rien me dire, encore qu’il m’eût priée de chanter. Pour ce qui est de ça, il n’est pas toujours bien honnête ni gracieux ; mais comme c’est lui, j’en ris au lieu de m’en fâcher. Je sais bien qu’il y revîen-

(1) Musiquer^ faire delà musique, pris au sens favorable. (Berry). — Çlf Qui lui est rétive, tournure latine. — (8) Jeiinesfte, jeune fille. (Berry). (^) A pleine lêle, de toutes ses forces. L’adjectif plein entre dans’une foule de locutions berrichonnes. — (5) C/ 2 <7/î/o6/e,’'qu’on peut chanter (Litt.)

dra, car il n’a pas la souvenance certaine, et quand il a entendu quelque chansonnette qu’il ne juge point trop laide, il accourt me la demander, et il est bien sûr de la trouver dans ma tête.

J’observai à Brulette que Joseph n’ayant pas de souvenance, ne me paraissait point né pour cornemuser.

— Oh damel c’est là qu’il faut encore retourner ton jugement de l’envers à l’endroit, répondit-elle. Vois-tu, mon pauvre Tiennet, ni toi ni moi ne connaissons la vérité de la chose, comme dit ce gars-là. Mais, à force de vivre avec ses songeries, j’ai fini par comprendre ce qu’il ne sait pas ou n’ose pas dire. La vérité de la chose, c’est que Joset prétend inventer lui-même sa musique, et qu’il l’invente, de vrai. Il a réussi à faire une flûte d’un roseau, et il chante là-dessus, je ne sais comment, car il n’a jamais voulu se laisser ouïr de moi, ni de personne de chez nous. Quand il veut flûter (i), il s’en va le dimanche, et mêmement la nuit, dans des endroits non fréquentés où il flûte à sa guise; et quand je lui demande de flûter pour moi, il me répond qu’il ne sait pas encore ce qu’il veut savoir, et qu’il m’en régalera quand ça en vaudra la peine. Voilà pourquoi depuis qu’il a inventé ce flûteriot (2), il s’absente tous les dimanches,'et quelquefois sur ( 3 ) la semaine, pen dant la nuit, quand sa musique le tient trop fort.

Tu vois, Tiennet, que toutes ces affaires-là sont bien centes; mais c’est à présent qu’il faut nous expliquer tous les trois, mes amis; car voilà Joset qui se met dans la volonté d’employer son premier gage (ayant jusqu’à cette heure tout donné en garde à sa mère) à faire achat d’”"“ musette, et comme il dit qu’il est mince ouvrier, et son cœur voudrait retirer la Mariton de ses fatigues, il prétendrait se faire cornemuseux (4) de son état, de vrai, on y gagne gros.

— L’idée serait bonne, dit ma sœur, qui nous écoutait, si, pour de vrai, Joseph avait le talent ; mais, avant d’acheter la musette, m’est avis qu’il faudrait s’assurer de la manière de s’en servir.

— Ça, c’est affaire de temps et de patience, dit Brulette; mais là n’est point l’empêchement. Est-ce que vous ne savez pas que voilà, depuis un tour de temps ( 5 ), le çon à Carnat qui s’essaye aussi à cornemuser, à seules de garder au pays la place de son père ?

— Oui, oui, répondis-je, et je vois ce qui en résulte Carnat est vieux, et on aurait pu avoir sa succession;

(1) Flùîer, jouer de la flûte avec un roseau (Berry). — (3) qui joue de la cornemuse. - (Berry).

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geouge SANn

son fils, qui la veut, la gardera, parce qu’il est riche et bien appuyé dans le pays; tandis que toi, Joset, tu n’as encore ni argent pour acheter ta musette, ni maître pour t’enseigner, ni amis de ta musique pour te soutenir.

— G’esl la vérité, répondit Joset tristement. Je n’ai encore que mon idée, mon roseau et ellel

Ce disant, il désignait Brulette, qui lui prit la main bien amiteusement en lui répondant :

— Joset, je crois bien à ce qui est dans ta tête, mais je ne peux pas être assurée de ce qui en sortira. Vouloir et pouvoir sont deux ; songer et flûter diffèrent grandement. Je sais que tu as dans les oreilles, ou dans la cervelle, ou dans le cœur, une vraie musique du bon Dieu, parce que j’ai vu ça dans tes yeux quand j’étais petite, et que, plus d’une fois, me prenant sur tes g^enoux, tu me disais d’un air charmé : « Ecoute,, ne fais pas de bruit, et tâche de te souvenir, w Alors, moi j’écoutais bien fidèlement, et je n’entendais que le vent qui causait dans les feuillages, ou l’eau qui grelottait le long des cailloux; mais toi, tu entendais autre chose, et tu en étais si assuré, que je l’étais par contre.

Eh bien, mon garçon, conserve dans ton secret ces jolies musiques'qui te sont bonnes et douces; mais n’essaye point de te faire ménétrier...

Après avoir montré tous les inconvénients du métier, Brulette et Tiennet essayaient de détourner Joset de cette résolution, mais lui les supplia de remettre la discussion à plus lard, quand ils l’auraient entendu flûter. Pour ne point lui faire de peine, ses amis promirent.

Un mois après Joseph venait avertir Tiennet que le moment était venu de se faire entendre ; il ne voulait que Brulette et lui comme auditeurs. Aussi la réunion aurait-elle lieu chez Tiennet, le lendemain soir, moment où celui-ci se trouverait seul à la maison, ses parents étant en pèlerinage.

A l’heure dite, j’étais devant ma porte, ayant poussé toutes les huisseries pour que les passants (s’il en passait) me crussent couché ou absent, et j’attendais l’arrivée de Joseph. On était alors au printemps, et, comme il avait tonné dans le jour, le ciel était eneore chargé de nuages très épais. Il faisait de bons coups de vent tiède qui apportaient toutes les jolies senteurs du mois de mai. J’écoulais les rossignols qui se répondaient dans la campagne aussi loin que l’ouïe pouvait s’étendre, et je me disais que Joseph aurait grand’peine à flûter aussi finement. Je regardais au loin toutes les petites clartés des maisons s’éteindre une à une dans le bourg ; et environ dix minutes après que la dernière fut soufiléc, je vis arriver devant moi le jeune

couple que j’attendais. Ils avaient marché si doucement sur des henbes nouvelles, et si bien côtoyé les grands buissons du chemin, que je ne les avais ni vus ni entendus approcher...

Pendant que je causais un peu avec Brulette... Joseph, sans me rien dire, s’était mis en devoir d’accommoder sa flûte. Il trouva que le temps humide l’avait enrhumée, et jeta une poignée de chènevottes dans l’âtre pour l’y réchauffer. Quand les chènevottes s’enflammèrent, elles envoyèrent une grande clarté à son visage penché vers le foyer, et je lui trouvai un air si étrange que j’en fis tous bas l’observation à Brulette...

Il souflla dans sa flûte, l’œil tout en feu, et la figure '^comme embrasée par une fièvre.

Ce qu’il flûta, ne me le demandez point. Je ne sais si le diable y eût connu quelque chose; tant qu’à moi, je n’y connus rien, sinon qu’il me parut bien que c’était le même air que j’avais ouï cornemuser dans la fougeraie. Mais j’avais eu si belle peur dans ce moment-là, que je ne m’étais point embarrassé d’écouter le tout; et, soit que la musique en fût longue, soit que Joseph y mît du sien, il ne décota de flûter d’un gros quart d’heure, mettant ses doigts bien finement, ne désoufllant mie, et tirant si grande sonnerie de son méchant roseau, que dans des moments, on eût dit trois cornemuses jouant ensemble. Par d’autres fois, il faisait si doux qu’on entendait le grelet au dedans de la maison et le rossignol au dehors ; et quand Joset faisait doux, je confesse que j’y prenais plaisir, bien que le tout ensemble fût si mal ressemblant à ce que nous avons coutume d’entendre que ça me représentait un sabbat de fous.

^— Oh 1 oh 1 que je lui dis quand il eut fini, voilà bien une musique enragée ! Où. diantre prends-tü tout ça I à quoi que ça peut servir, et qu’est-ce que tu veux signifier par là ?

Il ne me fit point réponse, et sembla même qu’il ne m’entendait point. Il regardait Brulette qui s’était appuyée contre une chaise et qui avait la figure tournée du côté du mur.

Gomme elle ne disait mot, Joset fut pris d’une flambée de colère, soit contre elle, soit contre lui-même, cl je le vis faire comme s’il voulait briser sa flûte entre scs mains; mais, au moment même, la belle fille regarda de son côté, et je fus bien étonné de voir qu’elle avait de grosses larmes au long des joues.

Alors Joseph courut auprès d’elle, et, lui prenant vivement les mains :

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naître si c’est de compassion pour moi que tu pleures, ou si c’est de contentement?

— Je ne sache point, répondit-elle, que le contentement d’une chose comme ça puisse faire pleurer. Ne me demande point si c’est que j’ai de l’aise (i) ou du mal; ce que je sais, c’est que je ne m’en puis empêcher, voilà tout.

— Mais à quoi est-ce que lu as pensé, pendant ma flûterie ? dit Joseph en la fixant beaucoup.

— A tant de choses, que je ne saurais point l’en rendre compte, répliqua Brulette.

— Mais enfin, dis-en une, reprit-il sur un ton qui signifiait de l’impatience et du commandement.

— Je h’ai pense à rien, dit Brulette; mais j’ai eu mille ressouvenances du temps passé. Il ne me semblait point te voir flûter, encore que je t ’ouïsse bien clairement ; mais tu me paraissais comme dans l’Age où nous demeurions ensemble, et je me sentais comme portée avec toi par un grand vent qui nous promenait tantôt sur les blés mûrs, tanlôt sur les herbes folles, tantôt sur des eaux courantes: et je voyais des prés, des bois, des fontaines, des pleins champs de fleurs et des pleins ciels d’oiseaux qui passaient dans les nuées. J’ai vu aussi, dans ma songerie, ta mère et mon grand-père assis devant le feu, et causant de choses que je n’entendais point, tandis que je te voyais à genoux dans un coin, disant ta prière, et que je me sentais comme endormie dans mon petit lit. J’ai vu encore la terre couverte de neige, et des saulnées ( 2 ) remplies d’alouettes, et puis des nuits remplies d’étoiles filantes, et nous les regardions, assis tous deux sur un tertre, pendant que nos bêtes faisaient le petTt bruit de tondre l’herbe; enfin, j’ai vu tant de rêves que c’est déjà embrouillé dans ma tête; et si ça m’a donné l’envie de pleurer, ce n’est point par chagrin, mais par une secousse (3) de mes esprits que je ne peux point t’expliquer du tout.

— C’est bien I dit Joset. Ce que j’ai songé, ce que j’ai vu en Autant, tu l’as vu aussi I Merci, Brulette 1 Par toi, je sais que je ne suis point fou et qu’il y a une vérité dans ce qu’on entend comme dans ce qu’on A^oit. Oui, oui 1 fît-il encore en se promenant dans la chambre à grandes enjambées et en élevant sa fiûte au-dessus de sa tête; ça parle, ce méchant bout de roseau; ça dit ce qu’on pense; ça montre comme avec les yeux; ça raconte comme avec les mots; ça

(1) Aise, plaisir. — (2) Saiihiâe, long^iic ficelle à laquelle sont attachés des milliers de crins à nœuds coulants, et que l’on tend h quelques pouces de la surface du sol, en temps de neijçe, pour attraper les petits oiseaux. On a soin de balayer la neige sous la ficelle et d’y jeter du grain ; les allouettes et autres petits oiseaux y sont pris par centaines (Berry). — (3) Secousse, seconde, l’instant le plus court (Berry).

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aime comme avec le cœur ; ça vit, ça existe 1 Et présent, Joset le fou, Joset l’innocent, Joset l’ébervigé, tu peux bien retomber dans ton imbécillité ; tu es aussi fort, aussi savant, aussi heureux qu’un autre I

Disant cela, il s’assit, sans plus faire attention à aucune chose autour de lui.

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