‹ Extraits en prose de VoltaireChapitre 104 sur 259 · V. — LA GRACE DANS LES BEAUX-ARTS · texte numérisé non relu

V. — LA GRACE DANS LES BEAUX-ARTS

Dans les personnes, dans les ouvrages, grâce signifie non seulement ce qui plaît, mais ce qui plait avec attrait,

C'est pourquoi les anciens avaient imaginé que la déesse de la beauté ne devait jamais paraître sans les Grâces. La beauté ne déplaît jamais; mais elle peut être dépourvue de ce charme secret qui invite à la regarder, qui attire, qui remplit l'àme d'un sentiment doux. Les grâces dans la figure, dans le maintien, dans l'action, dans les discours, dépendent de ce mérite qui attire. Une belle personne n'aura point de grâces dans le visage, si la bouche est fermée sans sourire, si les yeux sont sans douceur. Le sérieux n'est jamais gracieux'; il n'attire point; il approche trop du sévère qui rebute.

Un honmie bien fait, dont le maintien est mal assuré ou gêné, la démarche précipitée ou pesante, les gestes lourds, n'a point de grâce, parce qu'il n'a rien de doux, de liant dans son extérieur.

La voix d'un orateur qui manquera d'innexion et de douceur sera sans grâce.

11 en est de même dans tous les arts. La proportion, la beauté peuvent n'être point gracieuses. On ne peut dire que les pyramides d'Egypte aient des grâces. On ne pourrait le dire du colosse de Rhodes comme de la Vénus de Guide. Tout ce qui est uniquement dans le genre fort et vigoureux a un mérite qui n'est pas celui des grâces.

Ce serait mal connaître Michel-Ange et le Caravage-, que (le leur attribuer les grâces de l'Albane^. Le sixième livre de V Enéide est sublime : le quatrième a plus de grâce. •Quelques odes galantes d'Horace respirent les grâces, comme quelques-uiTes de ses épitres enseignent la raison.

1. Troscontcslable. — La tristesse nièiiio peut avoir sa grâce.

2. 11 s'apit du second Caravane, mort en 1(309 (le plus célèbre dos deux peintres qui portent ce nonii ; il avait plus d'habileté auc de goùl,

et ne supporte pas la comparaison avec Michel-Auge.

5. Peintre bolonais, né en 1578, mort eu 1660; sa grâce est réelle, mais gâtée par un iien d'afféterie et de mollesse.

lî semble qu'en général le petit, le joli en tout genre, soil plus susceptible de grâces que le grand. On louerait mal une oraison funèbre, une tragédie, un sermon, si on ne leur donnait que l'épitliète de gracieux.

Ce n'est pas qu'il y ait un seul genre d'ouvrage qui puisse être bon en étant opposé aux grâces; car leur opposé est la rudesse, le sauvage, la séclieresse. L'Hercule Farnèse ne devait point avoir les grâces de l'Apollon du Belvédère et de l'Antinoiis; mais il n'est ni rude, ni agreste. L'incendie de Troie, dans Virgile, n'est point décrit avec les grâces d'une élégie de Tibulle; il plait par des beautés fortes. Un ouvrage peut donc être sans grâces, sans que cet ouvrage ait le moindre désagrément. Le terrible, l'horrible, la description, la peinture d'un monstre, exigent qu'on s'éloigne de tout ce qui est gracieux, mais non pas qu'on affecte uniquement l'opposé. Car si un artiste, en quelque genre que ce soit, n'exprime que des choses affreuses, s'il ne les adoucit point par des contrastes agréables, il rebutera'.

La grâce en peinture, en sculpture consiste dans la mollesse des contours, dans une expression douce; et la peinture a, par-dessus la sculpture, la grâce de l'union des parties, celle des figures qui s'animent l'une par l'autre, et qui se prêtent des agréments par leurs attributs et par leurs regards.

Les grâces de la diction, soit en éloquence, soit en poésie, dépendent du choix des mots, de l'harmonie des phrases, et encore plus de la délicatesse des idées et des descriptions riantes. L'abus des grâces est l'afféterie,

ô. C'est l'esthélique ilc Boileau :

Il iipsi poinl clo 5-crpenl ni de monslii' ffidiPiix,

Qui par l'art imité ne puisse plaire au\ [yeux

{Art poet.,chml 111.)

comme l'abus du sublime est l'ampoulé : toute perfection est près d'un défaut.

[Dict. philos.. Grâce.)

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