X. — L'ELOQUENCE ET LA RHETORIQUE
L'éloquence est née avant les règles de la rliétorique, comme les langues se sont formées avant la granmiaire. La nature rend les hommes éloquents dans les grands intérêts et dans les grandes passions. Quiconque est vivement ému voit les choses d'un autre œil que les autres hommes. Tout est pour lui objet de comparaison rapide et de métaphore ; sans qu'il y prenne garde, il anime tout, et fait passer dans ceux qui l'écoutent une partie de son enthousiasme. Un philosophe très éclairé' a remarqué que le peuple même s'exprime par des figures-; que rien n'est plus commun, plus naturel que les tours qti'on appelle tropes. Ainsi dans toutes les langues, a le cœur brûle, le courage s'allume, les yeux élinccllent, l'esprit est accablé, il se partage.il s'i'-puise, le sang se glace, la tète se renverse, on est enflé d'orgueil, enivré de vengeance : i) la nature se peint partout dans ces images fortes, devenues ordinaires.
C'est elle dont l'instinct enseigne à prendre d'abord un ail', un ton modeste avec ceux dont on a besoin. L'envie
1. Dumarsais. auteur du Traite des Ti'opes (1750), qui rédigeait l;i partie gramuialicale daus l'Eiici/i'iupédie. où cet artii;lo parut d'à bord.
2. Malherbe avait fait la niriiie remarque : c'est en jiartie ce que jigniliail sa boutade laineuse, que ses maîtres pour le langage étaient 1.5 crodicteurs du port Saint-Jean.
naturelle de captiver ses juges et ses maîtres, le recueillement de l'àme profondément frappée, qui se prépare à déployer les sentiments qui la pressent, sont les premiers maîtres de l'art.
C'est cette même nature qui inspire quelquefois des débuts vifs et animés; une forte passion, un danger pressant, appellent tout d'un coup l'imagination : ainsi un capitaine des premiers califes, voyant fuir les musulmans, s'écria : « Où courez-vous? ce n'est pas là que sont les ennemis. » On attribue ce même mot à plusieurs capitaines ; on l'attribue à Cronnvell. Les âmes fortes se rencontrent beaucoup ]tlus souvent que les beaux esprits. Rasi, un capitaine musulman du temps même de Mahomet, voit les Arabes effrayés (jui s'écrient que leur général Dérar est tué : (( Qu'importe, dit-il, que Dérar soit mort? Dieu est vivant et vous regarde; marchez. »
C'était un homme bien éloquent que ce matelot anglais* (jui lit résoudre la guerre contre l'Espague en 1740. « Quand les Espagnols m'ayant mutilé me présentèrent la mort, je recommandai mon âme à Dieu, et ma vengeance à ma patrie. »
La nature fait donc l'éloquence; et si on a dit que les poètes naissent, et que les orateurs se forment, on l'a dit quand l'éloquence a été forcée d'étudier les lois, le génie des juges, et la méthode du temps; la nature seule n'est éloquente que par élans.
Les préceptes sont toujours venus après l'art. Tisias- fut le premier qui recueillit les lois de l'éloquence, dont la nature donne les premières règles.
1. Jeukius . — La scène est racontc'p pnr Voltaire dans le Pi-écis du sii-.de dû Louis XV. cliap. viii.
:!. Ou ))lusexacleniciil Covax, cloul
Tisias fut le disciple. — Ces deux Syracusains sont les ailleurs «les deux premiers traités de rliélornjue ilin du v" siècle av. J.-C).
CRITIQUE ET LITTÉftATURE.
Platon dit ensuite, dans son Confias, « qu'un orateur doit avoir la subtilité des dialecticiens, la science des philosophes, la diction presque des poètes, la voix et les gestes des plus grands acteurs. »
Aristote tlt voir après lui que la véritable philosophie est le guide secret de l'esprit de tous les arts; il creusa les sources de l'éloquence dans son livre de la Rhétorique; il fit voir (jue la dialectique est le fondement de l'art de persuader, et qu'être éloquent c'est savoir prouver.
Il distingua les trois genres, le délibératif, le démonstratif et le judiciaire. Dans le délibératif, il s'agit d'exhorter ceux (jui délibèrent à prendre un parti sur la guerre et sur la paix, sur l'administration publique, etc. ; dans le démonstratif, de faire voir ce qui est digne de louange ou de blâme; dans le judiciaire, de persuader, d'absoudre et de condamner, etc. On sent assez que ces trois genres rentrent souvent l'un dans l'autre'.
Il traite ensuite des i)assions et des mœurs, que tout orateur doit connaître.
Il examine quelles preuves on doit employer dans ces trois genres d'éloquence. Enfin, il traite à fond de l'élocution, sans laquelle tout languit; il recommande les métapliores, pourvu qu'elles soient justes et nobles; il exige surtout la convenance et la bienséance. Tous ces préceptes respirent la justesse éclairée d'un philosophe et la politesse d'un Athénien; et en donnant les règles de l'éloquence, il est éloquent avec simplicité,
11 est a remarquer que la Grèce fut la seule contrée de
1. Ainsi les Jeux discours .sur lu Couronffe, qui, prouoiités à l'occasion d'un i)rocès, sont à la rifrueurdu ^mmuv Jiidiciairo, dc'vrlopl'cnt au fond la poliliiiuo d'Eschiiu' cl celle de Déniosthcne; leur ma-
tière appartient donc à l'éloquence délibérative. Enfin jiar le développement des lieux communs, le dclihéi-atif pt \c judiciaire font constamment ili'^ eiiiprunls au déiiionslralif.
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la terre où Ton connût alors les lois de l'éloquence, parce que c'était la seule où la véritable éloquence existât. L'art grossier était chez tous les hommes ; des traits sublimes ont échappé partout à la nature dans tous les temps ; mais remuer les esprits de toute une nation polie, plaire, convaincre et toucher à la fois, cela ne fut donné qu'aux Grecs. Les Orientaux étaient prescjue tous esclaves : c'est un caractère de la servitude de tout exagérer; ainsi l'éloquence asiatique fut monstrueuse. L'Occident était barbare du temps d'Arislote.
L'éloquence véritable commença à se montrer dans Rome du temps des Gracques, et ne fut perfectionnée que du temps de Cicéron. Marc Antoine l'orateiu-, Ilortensius, Curion, (lésar et plusieurs autres furent des hommes élo- (pienls.
Cette éloquence périt avec la Répubiiipie. ainsi que celle d'Athènes. L'éloquence sublime n'appartient, dit-on, qu'à la liberté'; c'est qu'elle consiste à dire des vérités hardies, à étaler des raisons et des peintures fortes. Souvent un maître n'aime pas la vérité, craint les raisons, et aime mieux un compliment délicat que de grands traits.
Gicéron, après avoir donné les exemples dans ses harangues, donna les préceptes dans son iivic de l'Orateur; il --nit presque la méthode d'Arislote, et s'explitpie avec le si vie de Platon.
11 distingue le genre simple, le tempéré et le sublime. Ilollin a suivi cette division dans son Traité des études; et, ce que Cicéron ne dit pas*, il prétend que « le tempéré est une belle rivière ombragée de vertes forêts des deux
1 . C'est la lliése que Maternus iléveloppc dans le cli. xïxvi du Lia- Icgne iur les Orateurs, de Tacite.
:*. Voltaire s'égaye volontiers aux dépeu* du lion liolliu; ^oy. jdui.
haut, |i. 85.
côtés; le simple, une table servie proprement, dont Ions les mets sont d'un goût excellent, et dont on bannit tout raftinemenf ; que le sublime foudroie, et que c'est un fleuve impétueux qui renverse tout ce qui lui résiste. »
Sans se mettre ;i celle lablc, sans suivre ce foudre, ce fleuve et celle rivière, tout homme de bon sens voit que l'éloquence simple est celle qui a des choses simples à exposer, et que la clarté et l'élégance sont tout ce qui lui convient. Il n'est pas besoin d'avoir lu Aristote, Cicéron et Quintilien, pour sentir qu'un avocat qui débute par un exorde pompeux au sujet d'un mur mitoyen est ridicule : c'était pourtant le vice du barreau jusqu'au milieu du xvn^ siècle; on disait avec emphase des choses triviales. On pourrait compiler des volumes de ces exemples; mais tous se réduisent à ce mot d'un avocat, homme d'esprit, qui voyant que son adversaire parlait de la guerre de Troie et du Scamandre, l'interrompit en disant : (( La cour observera que ma partie ne s'appelle pas Scamandre, mais Michaut. »
Le genre sublime ne peut regarder que de puissants intérêts, traités dans une grande assemblée. On en voit encore de vives traces dans le parlement d'Angleterre; on a quelques harangues qui y furent prononcées en 1759, quand il s'agissait de déclarer la guerre à l'Espagne. L'esprit de Démosthène et de Cicéron semble avoir dicté plusieurs traits de ces discours; mais ils ne passeront pas à la postérité comme ceux des Grecs et des Romains, parce qu'ils manquent de cet art et de ce charme de la diction qui mettent le sceau de l'immortahté aux bons ouvraees'.
1. Au iiioment où Voilairc t'crivail, l'Angleterre était sur le point lie voir l'éloquence ])arlementaire uMeiucIre chez elle à ce ilegré de
perfection avec lord Cliatham et Fox. — Voy. Villeniain, Tableau de In Uttérntitre au xvni* siècle, le<ous i,»-i,vH.
210 EXTRAirS EN PROSE DE VOLTAIRE.
Le genre tempéré est celui de ces discours d'appareil \ de ces harangues publiques, de ces compliments étudiés, dans lesquels il l'aut couvrir de fleurs la futilité de la matière.
Ces trois genres rentrent encore souvent l'un dans l'autre, ainsi que les trois objets de l'éloquence qu'Aristote considère; et le grand niéiile de l'orateur est do les mêler
à propos.
(Did. philos., éloquence).