IX. — DE LA MANIERE D'ECRIRE L'HISTOIRE
On en a tant dit sur cette matière qu'il faut ici en dire très peu. On sait assez que la méthode et le style de Tife- Live, sa gravité, son éloquence sage, conviennent à la ma-
jesté de la république romaine; que Tacite est plus fait pour peindre des tyrans; Polybe, pour donner des leçons de la guerre; Denys d'IIalicarnasse, pour développer les antiquités.
Mais, en se modelant en général sur ces grands maîtres, on a aujourd'hui un fardeau plus pesant que le leur à soutenir. On exige des historiens modernes plus de détails, des faits plus constatés, des dates précises, des autorités, plus d'attention aux usages, aux lois, aux mœurs, au commerce, à la finance, à l'agriculture, à la population'; il en est de l'histoire comme des mathématiques et de la physique: la carrière s'est prodigieusement accrue. Autant il est aisé de faire un recueil de gazettes, autant il est difficile aujourd'hui d'écrire l'histoire.
Daniel® se crut un historien parce qu'il transcrivait des dates et des récits de batailles où l'on n'entend rien. Il devait m'apprendre les droits de la nation, les droits des principaux corps de cette nation, ses lois, ses usages, ses mœurs, et comment ils ont changé. Cette nation est en droit de lui dire : « Je vous demande mon histoire encore plus que celle de Louis le Gros et de Louis le Hutin. »
On exige que l'histoire d'un pays étranger ne soit point jetée dans le même moule que celle de notre patrie.
Si vous faites l'histoire de France, vous n'êtes pas obligé de décrire le cours de la Seine et de la Loire ; mais si vous donnez au public les conquêtes des Portugais en Asie, on exige une topographie des pays découverts. On veut que vous meniez votre lecteur par la main le long de l'Afrique et des côtes de la Perse et de l'Inde; on attend de vous
1. Voltaire fait ici son propre porirail comme liistorien. Voy.
Introd., p. xxiii.
2. Le P. Daniel, jésuile (16i9- 1728), auleur d'une Histoire de France.
des instructions sur les mœurs, les lois, les usages de ces nations nouvelles pour l'Europe.
^'ous avons vingt histoires de l'établissement des Portugais dans les Indes ; mais aucune ne nous fait connaître les divers gouvernements de ce pays, ses religions, ses antiquités, les brames', les disciples de Saint-Jean-, les guèbres^, les banians*.
Pour ceux qui se meitent, dans Paris, aux gages d'un libraire de la rue Saint-Jacques, et à qui l'on commande une histoire du Japon, du Canada, des iles Canaries, sur des mémoires de (|uekiues capucins, je n'ai rien à leur dire.
C'est assez qu'on sache que la méthode convenable à l'histoire de son pays n'est point propre à décrire les découvertes du nouveau monde; qu'il ne faut pas écrire sur une petite ville comme sur un grand empire; qu'on ne doit point faire l'histoire privée d'un prince comme celle de France ou d'Angleterre.
Si vous n'avez autre chose à nous dire, sinon qu'un barbare a succédé à un autre barbare sur les bords de l'Oxus et de i'Iaxarte, en quoi êtes-vous utile au public?
Ces règles sont assez connues; mais l'art de bien écrire riiistoire sera toujours très rare. On sait assez qu'il faut un
1. Caste sacerdotale de l'Inde, prêtres de la religion de Brahma.
2. Cette coiniiiunaulé religieuse, dont l'existeute ne l'ut connue en Occident qu'au milieu du dixseptième siècle (1652), avait son siège vers le conflueut du Tigre et de l'Eupliralc. Ses adhérents se donnent le nom de Metifléens.
Saint Jean-Baptiste est chez cux.en grande véuéralion; mais ils no sont nullement chrétiens; ils identifient au contraire le Messie avec
le diable. Celte secte, persécutée par les musulmans, est aujourd'hui presque absolument détruite.
3. Disciples de Zoroasire, adoraleui's du l'eu, originaires de Tancieune Perse.
i. Caste commerçante de l'Inde.
— L'Inde, surtout au point de vue religieux, est pour Voltaire une élude de prédilection : les sujets indiqués ici ont été traités par lui dans le cliaii. cxliii de ÏLxàui sur les mcpins.
style grave, pur, varié, agréable. Il en est des lois pour écrire l'histoire comme de celles de tous les arts de l'esprit; beaucoup de préceptes, et peu de grands artistes.
(Dict. philos., IIisToiriE.)