XIV. — POURQUOI LA FRANCE N'A PAS DE POÉSIE ÉPIQUE
Nous n'avions point de poème épique en France*, et je ne sais même si nous en avons aujourd'hui. La Henriade, h la vérité, a été imprimée souvent; mais il y aurait trop de présomption à regarder ce poème comme un ouvrage qui doit passer à la postérité, et ellacer la honte qu'on a reprochée à la France de n'avoir pu produire un poème épique. C'est au temps seul à confirmer la réputation des grands ouvrages. Les artistes ne sont bien jugés que quand ils ne sont plus.
11 est Jionteux pour nous, à la vérité, que les étrangers se vantent d'avoir des poèmes épiques et que nous, qui avons réussi en tant de genres, nous soyons forcés d'avouer sur ce point notre stérilité et notre faiblesse. L'Europe a cru les Français incapables de l'épopée ; mais il y a un peu d'injustice à juger la France sur les Chapelain, les Lemoyne, les Desmarets, les Cassaigne et les Scudéri*. Si un écrivain, célèbre d'ailleurs, avait échoué dans cette entreprise ; si un Corneille, un Despréaux, un Racine, avaient fait de mauvais poèmes épiques, on aurait raison de croire l'esprit français incapable de cet ouvrage : mais aucun de nos grands
1. 11 va sans dire que Voltaire, comme Boilcau, if;norc jusqu'à l'existence des chansoîis de geste.
2. Médiocres poètes du xvn' siècle, dont les épopées ne sont plus guère connues que par les railleries dontBoileau les a poursuivies :
Chapelainest l'auteur de laPucelle;
le P. Lemoyne, de Saint Louis; Desmarets de Saint-Sorlin . de Clovis; Scudéri, d'.-l /«)•/(,• ; quant à Cassaigne, son œuvre poétique se borne à des pièces de circonstance sur les victoires du roi, qui ne peuvent être appelées épiques.
hommes n'a travaillé dans ce genre; il n'y a eu que les plus faibles qui aient osé porter ce fardeau, et ils ont succombé. En etTet, de tous ceux qui ont fait des poèmes épiques, il n'y en a aucun qui soit connu par quelque autre écrit un peu estimé. La comédie des Visionnaires de Desmarets est le seul ouvrage d'un poète épique qui ait eu, en son temps, quelque réputation ; mais c'était avant que Molière eût fait goûter la bonne comédie. Les Visionnaires de Desmarets étaient réellement une très mauvaise pièce, aussi bien que la Mariamne • de Tristan, et V Amour lijrannique de Scudéri, qui ne devaient leur réputation passagère qu'au mauvais goùl du siècle.
Quelques-uns ont voulu réparer notre disette en donnant au Télémaque le titre de poème épique ; mais rien ne prouve mieux la pauvreté que de se vanter d'un bien qu'on n'a pas : on confond toutes les idées, on transpose les limites des arts quand on donne le nom de poème à la prose. Le Télémaque est un roman moral, écrit, à la vérité, dans le style dont on aurait dû se servir pour traduire Homère en prose-. Mais l'illustre auteur du Télémaque avait trop de goût, était trop savant et trop juste pour appeler son roman du nom de poème. J'ose dire plus, c'est que si cet ouvrage était écrit en vers français, je dis même en beaux vers, il deviendrait un poème ennuyeux, par la raison qu'il est plein de détails que nous ne souflrons point dans notre poésie et que de longs discours politiques et économiques ne plairaient assurément pas en vers français. Quiconque connaîtra bien le goût de notre nation sentira qu'il serait ridicule d'exprimer en vers « qu'il faut distinguer les citoyens en sept classes : habiller la première de blanc avec une
X. Mariamne a été \e^randsuccès j cier. qui traduisit Homère (1699 et lie la scène fi-aiiçaise avant le Ciel. 1708) avec moins detaleutque d'eu- :2. Le reproche s'adresse à M"eDa- ' thousiasrae.
frange d'or, lui donner un anneau et une médaille ; habiller la seconde de bleu avec un anneau et point de médaille ; la troisième de vert avec une médaille, sans anneau et sans franges, etc., et entin donner aux esclaves des habits gris brun ', » 11 ne conviendrait pas davantage de dire « qu'il faut qu'une maison soit tournée à un aspect sain, que les logements en soient dégagés, que l'ordre et la propreté s'y conservent, que l'entretien soit de peu de dépense, que chaque maison un peu considérable ait un salon et un petit péristyle, avec de petites chambres pour les hommes libres. » En un mot, tous les détails dans lesquels Mentor daigne entrer seraient aussi indignes d'un poème épique qu'ils le . sont d'un ministre d'État.
On a encore accusé longtemps notre langue de n'être pas assez sublime pour la poésie épique. 11 est vrai que chaque langue a son génie, formé en partie par le génie même du peuple qui la parle, et en partie par la construciion de ses phrases, par la longueur ou la brièveté de ses mots, etc. Il est vrai que le latin et le grec étaient des langues plus poétiques et plus harmonieuses que celles de l'Europe moderne; mais sans entrer dans un plus long détail, il est aisé de finir cette dispute en deux mots. Il est certain que notre langue est plus forte que l'italienne et plus douce que l'anglaise. Les Anglais et les Italiens ont des poèmes épiques : il est donc clair que, si nous n'en avions pas, ce ne serait pas la faute de la langue française.
On s'en est aussi pris à la gêne de la rime, et avec encore moins de raison. La Jérusalem et le Roland furietix sont rimes, sont beaucoup plus longs que VÉnéide et ont de plus l'uniformité des stances ; et non seulement tous
1. Ce sont précisément les con- 1 slitulion de Salenle (Télémaqiie^ seils donnés par Mentor pour la cou- 1 livre XII) .
'iôO EXTRAITS EN PROSE DE VOLTAIRE.
les vers, mais presque tous les mois finissent par une de ces voyelles a, e, i, o : cependant on lit ces poèmes sans dégoût, et le plaisir qu'ils font empêche qu'on ne sente la monotonie qu'on leur reproche.
Il faut avouer qu'il est plus difficile à un Français qu'à un autre de faire un poème épique; mais ce n'est ni à cause de la rime, ni à cause de la sécheresse de notre langue. Oserai-je le dire? C'est que de toutes les nations polies, la nôtre est la moins poétique. Les ouvrages en vers qui sont le plus à la mode en France sont les pièces de théâtre : ces pièces doivent être écrites dans un style naturel, qui approche assez de celui de la conversation. Despréaux n'a jamais traité que des sujets didactiques, qui demandent de la simplicité : on sait que l'exactitude et l'élégance font le mérite de ses vers, comme de ceux de Racine; et lorsque Despréaux a voulu s'élever dans une ode, il n'a plus été Despréaux*.
Ces exemples ont en partie accoutumé la poésie française à une marche trop uniforme; l'esprit géométrique, qui de nos jours s'est emparé des belles-lettres, a encore été un nouveau frein pour la poésie. Notre nation, regardée comme si légère par des étrangers qui ne jugent de nous que par nos petits-maîtres, est de toutes les nations la plus sage, la plume à la main. La méthode est la qualité dominante de nos écrivains. On cherche le vrai en tout; on préfère l'histoire au roman ; les Cyrus, les Clélie et les Asirée ne sont aujourd'hui lus de personne. Si quelques romans nouveaux paraissent encore, et s'ils font pour un temps l'amusement de la jeunesse frivole, les vrais gens de lettres les méprisent. Insensiblement il s'est formé un goût général qui donne assez l'exclusion aux imaginations de l'épopée;