‹ Extraits en prose de VoltaireChapitre 124 sur 259 · Fénelon convenait aussi que · texte numérisé non relu

Fénelon convenait aussi que

sans les rimes « notre versification tomberait»; il croyait cependant qu' « en reiâclianl un peu sur la rime on rendrait la raison plus parfaite ».

Toul le monde connaît ces vers' :

Où me cacher? fuyons dans la nuit infernale. Mais que ilis-je? Mon père y lient l'urne fatale; Le sort, dit-on, l'a mise en ses sévères mains : Minos juge aux enfers tous les pâles humains.

Mettez à la place :

Où me cacher? fuyons dans la nuit infernale. Mais que dis-je? Mon père y tient l'urne funeste; Le sort, dit-on l'a mise en ses sévères mains Minos juge aux enfers tous les pâles mortels.

Oiiclque poétique que soil ce morceau, l'era-l-il le même plaisir, dépouillé de l'agrément de la rime.^ Les Anglais et les Italiens diraient également, après les Grecs et les Romains, les pâles humaina Minos aux enfers jiuje, et enjamberaient avec grâce sur l'autre vers; la manière même de réciter des vers en italien et en anglais fait sentir des syllabes longues et brèves, qui soutiennent encore l'harmonie sans besoin de rimes ; nous, qui n'avons ancuji de ces avantages, pourquoi voudrions-nous abandonner ceux que la nature de noire langue nous laisse?

M. de Lamotte compare nos poètes, c'est-à-dire nos Corneille, nos Racine, nos Despréaux, à des faiseurs d'acrostiches et à un charlatan qui fait passer des graines de millet par le Irou d'une aiguille; il ajoute que toutes ces ])uérilités n'ont d'autre mérite que celui de la difficulté surmontée. J'avoue que les mauvais vers sont h. peu près dans ce cas ; ils ne différent de la mauvaise prose que par la lime : la rime seule ne fait ni le mérite du poète, ni le plaisir du lecteur. Ce ne sont point seulement des dactyles et des spondées qui plaisent dans Homère et dans Virgile :

1 liacine, Phèdre, IV, G.

ce qui enchante toute la terre, c'est l'harmonie charmante qui nait de cette mesure difficile. Quiconque se borne ii vaincre une diftlculté pour le mérite seul de la vaincre est un fou; mais celui qui tire de ces obstacles mêmes des beautés qui plaisent à tout le monde est un homme très sage et presque unique. Il est très difficile de faire de beaux tableaux, de belles statues, de bonne musique, de bons vers : aussi les noms des hommes supérieurs qui ont vaincu ces obstacles dureront-ils beaucoup plus peut-être que les royaumes où ils sont nés.

Je pourrais prendre encore la liberté de disputer avec M. de Lamotte sur quelques autres points; mais ce serait peut-être marquer un dessein de l'attaquer personnellement et faire soupçonner une malignité dont je suis aussi éloigné que de ses sentiments. J'aime beaucoup mieux profiter des réflexions judicieuses et fines qu'il a répandues dans son livre que de m'engager à en réfuter quelques-unes, qui ine paraissent moins vraies que les autres. C'est assez pour moi d'avoir t<àché de défendre un art que j'aime, et qu'il eût dû défendre lui-même.

Je dirai seulement un mot, si M. de La Faye' veut bien me le permettre, à l'occasion de l'ode en faveur de l'harmonie, dans laquelle il combat en beaux vers le système de M. de Lamotte, et à laquelle ce dernier n'a répondu qu'en prose. Voici une stance dans laquelle M. de La Faye a rassemblé en vers harmonieux et pleins d'imagination presque toutes les raisons que j'ai alléguées :

De la contrainte rigoureuse Où l'esprit semble resserré.

1. La Faye (lfi74-1731)i était à la fuis l'ami de La Moite, et son contradicteur sur le bujet en discussion.

— Il avait été l'un des premiers conseillers poéliques de Voltaire, qui s'en souvient avec reconnaissance.

Il reçoit cette force lieiireuse Qui l'élève au plus haut degré.

Telle dans des canaux pressée, Avec plus de force élancée, L'onde s'élance dans les airs; Et la régie qui semble austère, N'est qu'un art plus certain de plaire. Inséparable des beaux vers.

Je n'aijamais vu de comparaison plus juste, plus gracieuse, ni mieux exprimée. M. deLamolte, qui n'eût dû y répondre qu'en l'imitant seulement, examine si ce sont les canaux qui font que l'eau s'élève ou si c'est la hauteur dont elle tombe qui fait la mesure de son élévation. « Or, où trouvera-t-on, continue-t-il, dans les vers plutôt que dans la prose, cette première hauteur de pensées? etc. »

Je crois que M. de Lamotte se trompe comme physicien, puisqu'il est certain que, sans la gêne des canaux dont il s'agit, l'eau ne s'élèverait point du tout, de quelque hauteur qu'elle tombât. Mais ne se trompe-t-il pas encore plus comme poète? Couunent n'a-t-il pas senti que, comme la gêne de la mesure des vers produit une harmonie agréable à l'oreille, ainsi cette prison où l'eau coule renfermée produit un jet d'eau qui plaît à la vue? La comparaison n'estelle pas aussi juste que riante? M. de La Faye a pris sans doute un meilleur parti que moi; il s'est conduit comme ce philosophe qui pour toute réponse à un sophiste qui niait le mouvement, se contenta de marcher en sa présence*. M. de Lamotte nie l'harmonie des vers; M. de La Faye lui envoie des vers harmonieux : cela seul doit m'averlir de

finir ma prose.

(Préface dŒdipe.)

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