XV. - SUR UN NOUVEAU GENRE DE COMEDIE
Si la comédie doit être la représentation des mœurs, (elo pièce semble être assez de ce caractère. On y voit un mélange de sérieux et de plaisanterie, de comique et de tou chant. C'est ainsi que la vie des hommes est bigarrée; souvent même une seule aventure produit tous ces contrastes Rien n'est si commun qu'une maison où un père gronde, une fille occupée de sa passion pleure, le fils se moque des deux, et quelques parents prennent différemment part à la scène. Ou raille très souvent dans une chambre de ce qui attendrit dans la chambre voisine, et la même personne a quelquefois ri et pleuré de la même chose dans le même quart d'heure.
Une dame très respectable 2, étant un jour au chevet d'une de ses filles qui était en danger de mort, entourée de toute sa famille, s'écriait on fondant en larmes : « Mon Dieu, rendf'z-la-nioi et prenez tous mes autres enfants! » Un homme qui avait épousé une autre de ses filles s'approcha d'elle, et, la tirant par sa manche : « Madame, ditil, les gendres en sont-ils? » Le sang-froid et le comique avec lequel il prononça ces paroles fit un tel effet sur cette dame aflligée qu'elle sortit en éclatant de rire ; tout le
1. Ce nouveau genre esl la comédie mêlée (le larmes, inaugurée par La Chaussée clans la Faimse antipathie (1753) et /e Préjugé à la mode (1755). La nouveauté même, la nouveauté seule, fit le succès du genre, où Voltaire, encouragé par
la comédienne Quinault, s'essaya dans l'Enfant prodigue (représenté en 1736).
2. La première maréchale de Noailles; son gendre esl le duc de La Vallièrc, le célèbre biblioplnle.
— Voy. plus haut, p. 151, note 3.
monde la suivit en riant ; et la malade, ayant su de quoi il était question, se mit à rire plus fort que les autres.
Nous n'inférons pas de là que toute comédie doive avoir des scènes de boufibnnerie et des scènes attendrissantes. Il y a beaucoup de très bonnes pièces où il ne règne que de la gaieté; d'autres toutes sérieuses, d'autres mélangées, d'autres où l'attendrissement va jusqu'aux larmes. 11 ne faut donner l'exclusion à aucun genre, et si l'on me demandait quel genre est le meilleur, je répondrais : « Celui qui est le mieux traité. »
Il serait peut-être à propos et conforme au goût de ce siècle raisonneur* d'examiner ici quelle est celte sorte de plaisanterie qui nous fait rire à la comédie.
La cause du rire est une de ces cboses plus senties que connues. L'admirable Molière, Regnard, qui le vaut quelquefois, et les auteurs de tant de jolies petites pièces, se sont contentés d'exciter en nous le plaisir, sans nous en rendre jamais raison, et sans dire leur secret.
J'ai cru remarquer aux spectacles qu'il ne s'élève jamais de ces éclats de rire universels qu'à l'occasion d'une méprise. Mercure pris pour Sosie; le chevalier Ménechme pris pour son frère; Crispin faisant son testament sous le nom du bonhomme Géronte-; Valère parlant à Harpagon des beaux yeux de sa lille, tandis qu'Harpagon n'entend que les beaux yeux de sa cassette; Pourceaugnac à qui l'on tàte le pouls parce qu'on veut le faire passer pour fou ; en un mot les méprises, les équivoques de pareille espèce, excitent un rire général. Arlequin ne fait guère rire que quand il se méprend; et voilà pourquoi le titre de balourd lui élail si bien approprié.