‹ Extraits en prose de VoltaireChapitre 131 sur 259 · Véiilé, ou paradoxe · texte numérisé non relu

Véiilé, ou paradoxe

et à renfermer ses pensées dans un tour vif, précis et délicat. C'était un mérite que personne n'avait eu avant lui en Europe, de puis la renaissance des lettres.

Mais le premier livre de génie qu'on vit en prose fut le recueil des Lettres provinciales, en 165G. Toutes les sortes d'éloquence y sont renfermées. 11 n'y a pas un seul mot qui, depuis cent ans, se soit ressenti du changement qui altère souvent les langues vivantes. Il faut rapporter à cet ouvrage l'époque de la fixation du langage. L'évêque de Luçon, fils du célèbre Bussy*, m'a dit qu'ayant demandé à M. de Meaux quel ouvrage il eût mieux aimé avoir fait, s'il n'avait pas fait les siens, Bossuet lui répondit : Les Lettres provinciales-. Elles ont beaucoup perdu de leur piquant lorsque les jésuites ont été abolis, et les objets de leurs disputes méprisés^.

Le bon goût qui règne d'un bout à l'autre dans ce livre, et la vigueur des dernières lettres, ne corrigèrent pas d'abord le style lâche, diffus, incorrect et décousu, qui depuis longtemps était celui de presque tous les écrivains, des prédicateurs et des avocats.

Un des premiers, qui étala dans la chaire une raison toujours éloquente, fut le P. Bourdaloue vers l'an 1608. Ce lut une lumière nouvelle. Il y a eu après lui d'autres orateurs de la chaire, comme le P. Massillon, évèque de Clermont, qui ont répandu dans leurs discours plus de grâces,

1. Célèl)re aujourd'hui surtout à cause de sa cousine, M°" de Sévigué.

•i. Bossuet vantait « les grâces des Provinciales ». — « J'estime, dis;iil-il. les Lettres au pirjvincinl, dont quelques-unes ont beaucoup de force et de véhémence, et toutes une extrême délicatesse. »

5. C'était l'opinion répandue alors parmi les philosophes, qui ne voyaient dans les Provinciales qu'un pamphlet janséniste. Leur prédiction ne s'est pas réalisée, et les Proi'i'ncia/es demeurent un des plus beaux ouvrages qui aient jamais été écrits en faveur de la saine et fière morale.

des peintures plus fines et plus pénétrantes des mœurs du siècle; mais aucun ne l'a fait oublier. Dans son style plus nerveux que fleuri, sans aucune imagination dans l'expression, il paraît vouloir plutôt convaincre que toucher, et jamais il ne songe à plaire.

Peut-être serait-il à souhaiter qu'en bannissant de la chaire le mauvais goût qui l'avilissait, il en eût banni aussi cette coutume de prêcher sur un texte. En effet, parler longtemps sur une citation d'une ligne ou deux, se fatiguer à compasser tout son discours sur celte ligne, un tel travail paraît un jeu peu digne de la gravité de ce ministère. Le texte devient une espèce de devise, ou plutôt d'énigme, que le discours développe. Jamais les Grecs et les Romains ne connurent cet usage. C'est dans la décadence des lettres qu'il commença, et le temps l'a consacré*.

L'habitude de diviser toujours en deux ou trois points des choses qui, comme la morale, n'exigent aucune division, ou qui en demanderaient davantage, comme la controverse, est encore une coutume gênante, que le P. Dourdaloue trouva introduite, et à laquelle il se conforma.

Il avait été précédé parBossuet, depuis évêquede Meaux.

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