XVI. - LES GRANDS ÉCRIVAINS DU SIÈCLE DE LOUIS XIV
La saine philosophie^ ne fit pas en France d'aussi grands progrès qu'en Angleterre et à Florence ; et si l'Académie des sciences rendit des services à l'esprit humain, elle ne mit pas la France au-dessus des autres nations. Toutes les grandes inventions et les grandes vérités vinrent d'ailleurs.
Mais, dans l'éloquence, dans la poésie, dans la littérature,
1. Horace, Ép., I, 19, 19. — 1 2 Pensée devenue proverbe. Imilaleurs, bétail esclave! | 3. Voy. Inlrod., p. xxxiv.
dans les livres de morale el d'agrément, les Français furent les législateurs de l'Europe. 11 n'y avait plus de goût en Italie. La véritable éloquence était partout ignorée, la religion enseignée ridiculement en chaire, et les causes plaidées de même dans le barreau.
Les prédicateurs citaient Virgile et Ovide; les avocats, gaint Augustin et saint Jérôme. 11 ne s'était point encore trouvé de génie qui eût donné à la langue française le tour, le nombre, la propriété du style, et la dignité. Quelques vers de Malherbe faisaient sentir seulement qu'elle était capable de grandeur et de force; mais c'était tout. Les mêmes génies qui avaient écrit très bien en latin, comme un président De Thou, un chancelier de L'Uospital, n'étaient plus les mêmes quand ils maniaient leur propre langage, rebelle entre leurs mains. Le français n'était encore recommandable que par une certaine naïveté, qui avait fait le seul mérite de Joinville. d'Amyot, de Vlarot. de Montaigne, de Régnier, de la satire Ménippée. Celte naïveté tenait beaucoup à l'irrégularité, à la grossièreté*.
Balzac, en ce temps-là, donnait du nombre et de l'harmonie à la prose. Il est vrai que ses lettres étaient des harangues ampoulées; il écrivait au premier cardinal de Retz- : « Vous venez de prendre le sceptre des rois et la livrée des roses. >) 11 écrivait de Rome à Boisrobert, en parlant des eaux de senteur : « Je me sauve à la nage, dans ma chambre, au milieu des parfums. » Avec tous ces défauts, il charmait l'oreille. L'éloquence a tant de pouvoir sur les hommes, qu'on admira Balzac dans son temps,
1. Jugement sommaire. — Ons'étouue de voir ici Joinville rapproclié tie .Montaigne. Le xvr siècle n'est ni si grossier, ni surtout .si naïf. C'est, en revanche, une époque de libre expansion et d'aii-
<lace. Il lui manque (cela est vrai'i l'art de composer, la mesure et le goût.
2. L'oncle de l'auteur des Mémoi- 7-es,el son prédécesseur sur le siège épisropal de Paris.
pour avoir trouvé cette petite partie de l'art ignorée et nécessaire, qui consiste dans le choix liarnionieiix des paroles, et même pour l'avoir employée souvent hors de sa place.
Voiture donna quelque idée des grâces légères de ce style épistolaire, qui n'est pas le meilleur, puisqu'il ne consiste que dans la plaisanterie. C'est un baladinage, qiie deux tomes de lettres, dans lesquelles il n'y en a pas une seule mstructive, pas une qui parte du cœur, qui peigne les mœurs du temps et les caractères des hommes; c'est plutôt un abus qu'un usage de l'esprit.
La langue commençait à s'épurer et à prendre une forme constante. On en était redevable à l'Académie française, et surtout à Vaugelas. Sa Traduction de Quinte-Curce, qui parut en 164(5, fut le premier bon livre écrit purement, et il s'y trouve peu d'expressions et de tours qui aient vieilli.
Olivier Patru, qui le suivit de près, contribua beaucoup à régler, à épurer le langage; et quoiqu'il ne passât pas pour un avocat profond, on lui dut néanmoins l'ordre, la clarté, la bienséance, l'élégance du discours, mérites absolument inconnus avant lui au barreau.
Un des ouvrages qui contribuèrent le plus à former le goût de la nation, et à lui donner un esprit de justesse et de précision, fut le petit recueil des Maximes de François, duc de La Rochefoucauld. Quoiqu'il n'y ait presque qu'une vérité' dans ce livre, qui est que l amour -pi'opre est le mobile de tout, cependant cette pensée se présente sous tant d'aspects variés, qu'elle est presque toujours piquante. C'est moins un livre que des matériaux pour orner un livre. On lut avidement ce petit recueil; il accoutuma à penser