‹ Extraits en prose de VoltaireChapitre 141 sur 259 · Malgré l'arrêt de Boilcau · texte numérisé non relu

Malgré l'arrêt de Boilcau

....Dans l'art dangereux de rimer et

[d'écrire

Il n'est point de degrés du médiocre

[au pire.

{Art poél., clianl IV.)

plies d'images. Il égala dans ses psaumes l'onction et l'jiarmonie* qu'on remarque dans les cantiques de Racine. Ses épigrammes sont mieux travaillées que celles de Marot. Il réussit bien moins dans les opéras qui demandent de la sensibilité, dans les comédies qui veulent de la gaieté, et dans les épitres morales qui veulent de la vérité; tout cela lui manquait. Ainsi il échoua dans ces genres, qui lui étaient étrangers.

Il aurait corrompu la langue française, si le style marotique, qu'il employa dans des ouvrages sérieux, avait été imité-. Mais heureusement ce mélange de la pureté de notre langue avec la dilformité de celle qu'on parlait il y a deux cents ans, n'a été qu'une mode passagère. Quelquesunes de ces épitres sont des imitations un peu forcées de Hespréaux, et ne sont pas fondées sur des idées aussi claires, et sur des vérités reconnues : Le vrai seul est aimable.

Il dégénéra beaucoup dans les pays étrangers : soit que l'âge et les malheurs eussent affaibli son génie; soit que, son principal mérite consistant dans le choix des mots ot dans les tours heureux, mérite plus nécessaire et plus rare qu'on ne pense, il ne fût plus à portée des mêmes secours. 11 pouvait, loin de sa patrie, compter parmi ses malheurs celui de n'avoir plus de critiques sévères.

Ses longues infortunes eurent leur source dans un amour-propre indomptable, et trop mêlé de jalousie et d'animosité. Son exemple doit être une leçon frappante pour tout homme à talents ; mais on ne le considère ici que comme un écrivain qui n'a pas peu contribué à l'honneur des lettres'.

1. L'iiarraonie, peul-ètre, mais i 2. Voy. plus haut, p. 197. non l'onction. | 5. Voliaire parle ici avec retenue

CRITIQUE ET LITrÉRATURE.

Il ne s'éleva guère de grands génies depuis les beaux jours de ces artistes illustres; et, à peu près vers le temps de la mort de Louis XIV, la nature sembla se reposer.

La route était difficile au commencement du siècle, parce que personne n'y avait marché; elle l'est aujourd'hui, parce qu'elle a été battue. Les grands hommes du siècle passé ont enseigné à penser et à parler; ils ont dit ce qu'on ne savait pas. Ceux q^i leur succèdent ne peuvent guère dire que ce qu'on sait. Enfin une espèce de dégoût est venue de la multitude des chefs-d'œuvre.

Le siècle de Louis XIV a donc en tout la destii,iée des siècles de Léon X, d'Auguste, d'Alexandre. Les terres qui firent naître dans ces temps illustres tant de fruits du génie avaient été longtemps préparées auparavant. On a cherché en vain dans les causes morales et dans les causes physiques la raison de cette tardive fécondité, suivie d'une longue stérilité. La véritable raison est que chez les pi -:les qui cultivent les beaux-arts, il faut beaucoup d'années pour épurer la langue et le goût. Quand les premiers pas sont faits, alors les génies se développent; l'émulation, la faveur publique prodiguée à ces nouveaux efforts, excitent tous les talents. Chaque artiste saisit en son genre les beautés naturelles que ce genre comporte. Quiconque approfondit la théorie des arts purement de génie doit, s'il a quelque génie lui-même, savoir que ces premières beautés, ces grands traits naturels qui appartiennent à ces arts, et qui conviennent à la nation pour laquelle on travaille, sont en petit nombre. Les sujets

fcl gravité d'un lionime qu'il exècre cl qu'il a criblé d'injures. — J.-B. Rousseau avait été banni (le France comme diiramaleur par arrêt du Parlement (1712). C'est I)lus tard, et pour des motifs abso-

lument personnels, que Voltaire le prit en liaine. Les actes criminels imputés à Rousseau ne sont pas rigoui'eusemcnt prouvés, mais sou imnionr acariâtre et vaniteuse ne peut faire doute.

et les embellissemenls propres aux sujets ont des bornes bien plus resserrées qu'on ne pense. L'abbé Dubos. homme d'un très grand sens qui écrivait son traité sur la poésie et sur la peinture vers l'an 1714', trouva que dans toute riiistoire de France il n'y avait de vrai sujet de poème épique que la destruction de la Ligue par Henri le Grand. Il devait ajouter que les embellissements de l'épopée, convenables aux Grecs, aux Romains, aux Italiens du xv= et du xvi° siècle, étant proscrits parmi les Français, les dieux de la Fable, les oracles, les héros invulnérables, les monstres, les sortilèges, les métamorphoses, les aventures romanesques n'étant plus de saison, les beautés propres au poème épique sont renfermées dans un cercle très étroit-. Si donc il se trouve jamais quelque artiste qui s'empare des seuls ornements convenables au temps, au sujet, à la nation, et qui exécute ce qu'on a tenté, ceux qui viendront après lui trouveront la carrière remplie.

Il en est de même dans l'art de la trag*^! '. Il ne faut pas croire que les grandes passions tragiques et les grands sentiments puissent se varier à l'inlini d'une manière neuve et frappante. Tout a ses bornes'.

La haute comédie a les siennes. Il n'y a dans la nature humaine qu'une douzaine, tout au plus, de caractères vraiment comiques et marqués de grands traits. L'abbé Dubos, faute de génie, croit que les hommes de- génie peuvent encore trouver une foule de nouveaux caractères; mais il faudrait que la nature en fit. 11 s'imagine que ces petites différences qui sont dans les caractères des hommes peuvent être maniées aussi heureusement que les grands sujets. Les nuances, à la vérité, sont innombrables, mais

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