En 1719. I 5. L'art peut créer des formes nou
:2. Voy. plus haut, p. 251. I velles et rajeunir les lieux communs.
les couleurs éclatantes sont en petit nombre; et ce sont ces couleurs primitives qu'un grand artiste ne manque pas d'employer.
L'éloquence de la chaire, et surtout celle des oraisons funèbres, sont dans ce cas. Les vérités morales une fois annoncées avec éloquence, les tableaux des misères et des faiblesses humaines, des vanités de la grandeur, des ravages de la mort, étant faits par des mains habiles, tout cela devient lieu commun. On est réduit ou à imiter ou à s'égarer. Un nombre suffisant de fables étant composé par un La Fontaine, tout ce qu'on y ajoute rentre dans la même morale, et presque dans les mêmes aventures. Ainsi donc le génie n'a qu'un siècle, après quoi il faut qu'il dégénère ^
Les genres dont les sujets se renouvellent sans cesse, comme l'histoire, les observations physiques, et qui ne demandent que du travail, du jugement, et un esprit commun, peuvent plus aisément se soutenir; et les arts de la main, comme la peinture, la sculpture, peuvent ne pas dégénérer, quand ceux qui gouvei'uent ont, à l'exemple (le Louis XIV, l'attention de n'employer que les meilleurs artistes. Car on peut, en peinture et en sculpture, traiter cent fois les mêmes sujets : on peint encore la Sainte Famille, quoicpie Raphaël ait déployé dans ce sujet toute la supériorité de sou art; mais on ne serait pas reçu à traiter China, Andromaqiie, VArt poétique, le Tartuffe.
11 faut encore observer que le siècle passé ayant instruit le siècle présent, il est devenu si facile d'écrire les choses médiocres, qu'on a été inondé de livres frivoles, et, ce qui est encore pis, de hvres sérieux inutiles; mais parmi
1. Mais celte décadence peut être 1 toujours ouverte aux inventions du de courte durée, et la carrière est I génie.
cette multitude de médiocres écrits, mal devenu nécessaire dans une ville immense, opulente et oisive, où une partie des citoyens s'occupe sans cesse à amuser l'autre, il se trouve de temps en temps d'excellents ouvrages, ou d'histoire, ou de réflexions, ou de cette littérature légère qui délasse toutes sortes d'esprits.
La nation française est de toutes les nations celles qui a produit le plus de ces ouvrages. Sa langue est devenue la langue de l'Europe : tout y a contribué; les grands auteurs du siècle de Louis XIV, ceux qui les ont suivis; les pasteurs calvinistes réfugiés, qui ont porté l'éloquence, la méthode, dans les pays étrangers: un Bayle surtout, qui, écrivant en Hollande, s'est fait lire de toutes les nations ; un Rapin de Thoyras, qui a doiuié en français la seule bonne histoire d'Angleterre*; un Saint-Évremond, dont toute la cour de Londres* recherchait le commerce; la duchesse de Mazarin^, à qui l'on ambitionnait de plaire; Mme d'Olbreuse, devenue duchesse de Zell*. qui porta en Allemagne toutes les grâces de sa patrie. L'esprit de société est le partage naturel des Français : c'est un mérite et un plaisir dont les autres peuples ont senti le besoin. La langue française est de toutes les langues celle qui exprime avec le plus de facilité, de netteté, et de délicatesse, tous les objets de la conversation des honnêtes gens; et par là elle contribue dans toute l'Europe à un des plus grands agréments de la vie.
{Sièc/e de Louis XIV, cbap. XXXII.)