‹ Extraits en prose de VoltaireChapitre 145 sur 259 · XIX. — GENIE DE LA LANGUE FRANÇAISE · texte numérisé non relu

XIX. — GENIE DE LA LANGUE FRANÇAISE

François I" abolit l'ancien usage de plaider, de juger, de contracter en latin ; usage qui attestait la barbarie d'une langue dont on n'osait se servir dans les actes publics; usage pernicieux aux citoyens, dont le sort était réglé dans une langue qu'ils n'entendaient pas. On fut alors obligé de cultiver le français; mais la langue n'était ni noble ni régulière. La syntaxe était abandonnée au caiti-ice. Le génie de la conversation étant tourné à la plaisanterie, la langue devint très féconde en expressions burlesques et I naïves, et très stérile en termes nobles et harmonieux : de là vient que dans les dictionnaires de rimes on trouve

vingt termes convenables à la poésie comique, pour un d'un usage plus relevé; et c'est encore une raison pour laquelle Marot ne réussit jamais dans le style sérieux, et qu'Amyot ne put rendre qu'avec naïveté l'élégance de Plutarque.

Le français acquit de la vigueur sous la plume de Montaigne; mais il n'eut pomt encore d'élévation et d'harmonie. Ronsard gâta la langue en transportant dans la poésie française les composés grecs dont se servaient les philosophes et les médecins. Malherbe répara un peu le tort de Ronsard'. La langue devint plus noble et plus harmonieuse par l'établissement de l'Académie française, et acquit enfin, dans le siècle de Louis XIV, la perfection où elle pouvait être portée dans tous les genres.

Le génie de celte langue est la clarté et l'ordre,: car chaque langue a son génie, et ce génie consiste dans la facilité que donne le langage de s'exprimer plus ou moins heureusement, d'employer ou de rejeter les tours familiers aux autres langues. Le français n'ayant point de déclinaisons, et étant toujours asservi aux articles, ne peut adopter les inversions grecques et latines; il oblige les mots à s'arranger dans l'ordre naturel des idées. On ne peut dire que d'une seule matière, « Plancus a pris soin des affaires de César » ; voilà le seul arrangement qu'on puisse donner à ces paroles : exprimez cette phrase en latin : Rcs Cœsaris Plancus dilicjenler curavit; on peut arranger ces mots de cent vingt manières-, sans faire tort au sens et sans gêner

1. Mallierlie a cliàlié la versification et proscrit de la langue |ioétiqiie les termes bas ou recherchés iH contraires à l'usage courant ; mais il n'a pas en à réagir contre une intempérance d'hellénisme qui u'est pas chez Ronsard. — Sur

Ronsard. Voltaire adopte les yeux formés le jugement inexact de Boileau.

2. Oui, à ne consulter que l'arilhniétique; mais en réalité le latin n'admet que sept ou huit arrangements.

la langue. Les verbes auxiliaires, qui allongeni et qui énervent les phrases dans les langues modernes, rendent encore la langue française peu propre pour le style lapidaire. Les verbes auxiliaires, ses pronoms, ses articles, son manque de participes déclinables, et enfin sa marche uniforme, nuisent au grand enthousiasme de la poésie; elle a moins de ressources en ce genre que l'italien el l'anglais; mais cette gène et cet esclavage même la rendent plus propre à la tragédie et à la comédie qu'aucune langue de l'Europe. L'ordre naturel dans lequel on est obligé d'exprimer ses pensées et de construire ses phrases répand dans cette langue une douceur et une facilité qui plaît à tous les peuples : et le génie de la nation, se mêlant au génie de la langue, a produit plus de hvres agréablement écrits qu'on n'en voit chez aucun autre peuple.

La Hberté et la douceur de la société n'ayant été longtemps connues qu'en France, le langage en a reçu une délicatesse d'expression et une finesse pleine de naturel qui ne se trouvent guère ailleurs. On a quelquefois outré celte finesse, mais les gens de goût ont su toujours la réduire dans de justes bornes.

Plusieurs personnes* ont cru que la langue française s'était appauvrie depuis le temps d'Amyot et de Montaigne : en effet, on trouve dans ces auteurs plusieurs expressions qui ne sont plus recevatjies ; mais ce sont pour la plupart des termes famihers auxquels on a subtitué des équivalents. Elle s'est enrichie de quantité de termes nobles et énergiques; et sans parler ici de l'éloquence des choses, elle a acquis l'éloquence des paroles. C'est dans le siècle de Louis XIV, comme on l'a dit, que cette éloquence a eu son plus grand éclat, et que la langnr a été fixée Quelques

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