‹ Extraits en prose de VoltaireChapitre 144 sur 259 · XVIII. — BOILEAU ET SON « ART POÉTIQUE · texte numérisé non relu

XVIII. — BOILEAU ET SON « ART POÉTIQUE

Il faut rendre justice à Boileau. S'il n'avait été qu'un versificateur, il serait h peine connu; il ne serait pas de ce petit nombre de grands hommes qui feront passer le

siècle de Louis XIV à la postérité. Ses dernières Satires*, ses belles Épitres, et surtout son Art poétique, sont des chefs-d'œuvre de raison autant que de poésie, sapcre est prnicipium et fons^. L'art du versificateur est. à la vérité, d'une difficulté prodigieuse, surtout en notre langue, où les vers alexandrins marchent deux à deux, où il est rare d'éviter la monotonie, où il faut absolument rimer, où les rimes agréables et nobles sont en trop petit nombre, où un mot hors de sa place, une syllabe dure gâte une pensée heureuse. C'est danser sur la corde avec des entraves; mais le plus grand succès dans cette partie de l'art n'est rien s'il est seul.

L'Art poétique de Boileau est admirable, parce qu'il dit toujours agréablement des choses vraies et utiles, parce qu'il est varié, parce que l'auteur, en ne manquant jamais à la pureté de la langue,

Sait d'une voix légère

Passer du grave au doux, du plaisant au sévère.

Ce qui prouve son mérite chez tous les gens de goût, c'est qu'on sait ses vers par cœur; et ce qui doit plaire aux philosojdies, c'est qu'il a presque toujours raison.

Puisque nous avons parlé de la préférence qu'on peut donner quelquefois aux modernes sur les anciens, on oserait présumer ici que VArt poétique de Boileau est supérieur à celui d'Horace. La méthode est certainement une beauté dans un poème didactique; Horace n'en a point. Nous ne lui en faisons pas un reproche, puisque son poème est une épître familière aux Pisons, et non pas un ouvrage régulier comme les Géorgiques; mais c'est un

1 Excepté celle de /'Égwn'oçj/e. i bon sens, voilà le principe et la 2. Horace, A/-/ j)uél.,ôO'J.— Le | source (du bon style).

mérite de plus dans Boileau, mérite dont les philosophes doivent lui tenu' compte.

VArt poétique latin ne paraît pas, à beaucoup près, si travaillé que le français. Horace y parle presque toujours sur le ton libre et familier de ses autres épitres. C'est une extrême justesse dans l'esprit, c'est un goût fin, ce sont des vers heureux et pleins de sel, mais souvent sans liaison, quelquefois destitués d'harmonie; ce n'est pas l'élégance et la correction de Virgile. L'ouvrage est très bon, celui de Boileau paraît encore meilleur; et si vous en exceptez les tragédies de Racine, qui ont le mérite supérieur de traiter les passions, et de surmonter toutes les difficultés du théâtre, VArt poétique de Despréaux est sans contredit le poème qui fait le plus d'honneur à la langue française.

{Dict. philos., Beaux-Arts.)

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