‹ Extraits en prose de VoltaireChapitre 148 sur 259 · II. — DIEU, LA CONSCIENCE ET L'IMMORTALITE DE L'ÂME · texte numérisé non relu

II. — DIEU, LA CONSCIENCE ET L'IMMORTALITE DE L'ÂME

La nuit était venue; elle était belle, l'atmosphère était une voûte d'azur transparent, semée d'étoiles d'or; ce spectacle touche toujours les hommes, et leur inspire une douce rêverie* : le bon Parouba' admirait le ciel, comme un Allemand admire Saint-Pierre de Rome, ou l'Opéra de >'aples, quand il le voit pour la première fois. « Cette voûte est bien hardie, » disait Parouba à Freind; et Freind lui disait : « Mon cher Parouba, il n'y a point de voûte; ce cintre bleu n'est autre chose qu'une étendue de vapeurs, de nuages légers que Dieu a tellement disposés et com-

1. VHisloii'c (le Jeiini, d'où csl lire ce morceau, lui écrite par Voltaire (1775) pour réfuter l'athéisme dans lequel versaient de plus eu plus ouvertement ses anciens amis du groupe encyclopédique. Il avait été révolté par le Système de la Nature, du baron d'Holbacli (I77t)), et dès lors il ne cesse de jiroclainer son attachement aux priuci|)es fondamentaux de la religion naturelle, qu'il considère comme la sauvegarde de toute morale :

Si Dieu n'existait pas, il faudrait [l'inventer.

2. Cette courte description est d'un accent ému et pénétrant qu'on rencontre rarement chez Voltaire et qui rapjielle, mais avec moins d'effusion, celles du Vicaii'e savvijard, chez Rousseau.

â. La scène se passe en Amérique dont ce bonhomme Parouba est un indigène. Le docteur Freind, Anglais, y est allé pour retrouver et essayer de ramener au bien son fils Jenni, dévoyé par les pervers enseignements du jeune Birton, athée de profession. — Ce Birton « était un caractère à |)eu près dans le govit du feu comte de Rochester, eMrèmc.

dans la débauche, dans la bravoure, dans ses idées, dans ses expressions, dans sa philosophie épicurienne, n'étant attaché à rien, sinon aux choses extraordinaires, dont il se dégoûtait bien vite, ayant celtesorte d'esprit qui tient les vraisemblances pour des démonstrations; |)lus savant, plus éloquent qu'aucun jeune homme de son âge, mais ne s'élanl jamais donné la peiije de rieu approfondir ».

binés avec la mécanique de vos yeux, qu'en quelque endroit que vous soyez, vous êtes toujours au centre de votre promenade, et vous voyez ce qu'on nomme le ciel, et qui n'est point le ciel, arrondi sur votre tète. — Et ces étoiles, monsieur Freind? — Ce sont autant de soleils autour desquels tournent d'autres mondes; loin d'être attachées à cette voûte bleue, souvenez-vous qu'elles en sont à des distances dillerentes et prodigieuses : cette étoile, que vous voyez, est à douze cents millions de mille pas de notre oleil. » Alors il lui montra le télescope qu'il avait appo. té : il lui fit voir nos planètes, Jupiter avec ses quatre lunes, Saturne avec ses cinq lunes et son inconcevable anneau lumineux : « C'est la même lumière, lui disait-il, qui part de tous ces globes, et qui arrive à nos yeux, de cette planète-ci en un quart d'heure, de cette étoile-ci en six mois. » Parouba se mit à genoux et dit : « Les cieux annoncent Dieu. » Tout l'équipage était autour du vénérable Freind, regardait et admirait. Le coriace Birton avança sans rien regarder et parla ainsi :

BiRTON. — « Eh bien! soit; il y a un Dieu, je vous l'accorde; mais qu'importe à vous et à moi? qu'y a-t-il entre l'Être infini et nous autres vers de terre? quel rapport peut-il exister de son essence à la nôtre? Épicure, en admettant des dieux dans les planètes, avait bien raison d'enseigner qu'ils ne se mêlaient nullement de nos sottises et de nos horreurs ; que nous ne pouvions ni les offenser ni leur plaire; qu'ils n'avaient nul besoin de nous, ni nous d'eux' : vous admettez un Dieu plus digne de l'esprit

t. C'est ce que dit Lucrèce (11, 646) : // faut de toute nécessité que les dieux jouissent élei'nellement de la paix, bien loin de loulcs tes choses kum/iines. car

exempts de douleurs et de dangers, se suffisant à eux-mêmes, et sans rien nous demander, ils ne sont ni sensibles au mérite, ni

capables de colère.

liiimain que les dieux d'p]picure, et que tous ceux des Orientaux et des Occidentaux. Mais si vous disiez, connue tant d'autres, que ce Dieu a formé le monde et nous pour sa gloire, sous notre forme de bipèdes, etc.; vous diriez, ce me semble, une chose absurde, qui ferait rire tous les gens qui pensent. L'amour de la gloire n'est autre chose que de l'orgueil, et l'orgueil n'est que de la vanité : un orgueilleux est un fat que Sliakspeare jouait sur son théâtre : cette épithète ne peut pas plus convenir à Dieu que celle d'injuste, de cruel, d'inconstant. Si Dieu a daigné faire, ou plutôl arranger l'univers, ce ne doit èlre que dans la vue d'y faire des heureux. Je vous laisse à penser s'il est venu à bout de ce dessein, le seul pourtant qui pût convenir à la nature divine.

Freind. — Oui, sans doute, il y a réussi avec toutes les âmes honnêtes; elles seront heureuses un jour, si elles ne le sont jias aujourd'hui.

BiRTON. — Heureuses! quel rêve! quel coule de Peau d'âne! où? quand? comment? qui vous l'a dit?

Freind. — Sa justice.

BiRTON. — INous a-t-il dicté ses lois? nous a-t-il parlé?

Freind. — Oui, par la voix de votre conscience. iN'est-il pas vrai que, si vous aviez tué votre père et votre mère, cette conscience vous déchirerait par des remords aussi alfreux qu'involontaires? Celte vérité n'est-elle pas sentie et avouée par l'univers entier? Descendons maintenant à de moindres crimes. Y en a-t-il un seul qui ne vous effraye au premier coup d'œil, qui ne vous fasse pâlir la première fois que vous le commettez, et qui ne laisse dans votre cœur l'aiguillon du repentir?

BiRTON. — 11 faut que je l'avoue.

Freind. — Dieu vous a donc expressément ordonné, en parlant à votre cœur, de ne vous souiller jamais d'un

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rrime évident. Et quant à toutes ces actions équivoques, que les uns condannient et que les autres justifient, qu'avons-nous de mieux à faire que de suivre cette grande loi du premier des Zoroastres, tant remarquée de nos jours par un auteur français'? « Quand tu ne sais si l'action que tu médites est bonne ou mauvaise, abstienstoi. »

DiRTON. — Cette maxime est admirable; c'est sans doute ce qu'on a jamais dit de plus beau, c'est-à-dire de plus utile en morale; et cela me ferait presque penser que Dieu a suscité de temps en temps des sages qui ont enseigné la vertu aux hommes égarés. Je vous demande pardon d'avoir raillé de la vertu.

Frkind. — Demandez-en pardon à l'Être éternel, qui peut la récompenser éternellement, et punir les transgresseurs.

BiRTON. — Quoi ! Dieu me punirait éternellement de m'étre livré à des passions qu'il m'a données!

Freind. — 11 vous a donné des passions avec lesquelles on peut faire du bien et du mal. Je ne vous dis pas qu'il vous punira à jamais, ni comment il vous punira; car personne n'en peut rien savoir : tout ce que je puis vous dire, c'est que, si vous avez commis des crimes en abusant de votre liberté, il vous est impossible de prouver que Dieu soit incapable de vous en punir; je vous en défie.

BiRTON. — Attendez ; vous pensez que je ne peux pas vous démontrer qu'il est impossible au grand Être de me punir : par ma foi, vous avez raison ; j'ai fait ce que j'ai pu pour me prouver que cela était impossible, et je n'eu suis jamais venu à bout. J'avoue que j'ai abusé de ma liberté,

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