Voltaire lui-même; voy. p
et que Dieu peut m'en cliàtier; mais, pardieu ! je ne serai pas puni (piandjo ne serai plus.
Freind. — Le meilleur parti que vous ayez à prendre est d'être honnête homme tandis que vous existez.
BiRTON. — D'être honnête homme pendant que j'existe?... oui, je l'avoue; oui, vous avez raison; c'est le parti qu'il faut prendre. »
Je voudrais, mon cher ami, que vous eussiez été témoin de l'effet que tirent les discours de Freind sur tous les Anglais et sur tous les Américains. Birton, si évaporé et si audacieux, prit tout à coup un air recueilli et modeste; Jonni, les yeux mouillés de larmes, se jeta aux genoux de son père, et son père l'embrassa : voici entîn la dernière scène de cette dispute si épineuse et si intéressante.
BiRTox. — (( Je conçois bien que le grand Etre, le maître de la nature, est éternel; mais nous, qui n'étions pas hier, pouvons-nous avoir la folle hardiesse de prétendre à une éternité future? Tout périt sans retour autour de nous, depuis l'insecte dévoré par l'hirondelle jusqu'à l'éléphant mangé des vers.
Freind. — Non, rien ne périt, tout change; les germes impalpables des animaux et des végétaux subsistent, se développent, et perpétuent les espèces. Pourquoi ne voudriez-vous pas que Dieu conservât le principe qui vous fait agir et penser, de quelque nature qu'il puisse être? Dieu me garde de faire un système, mais certainement il y a dans nous quelque chose qui pense et qui veut : ce quelque chose, que l'on appelait autrefois une monade', ce quelque chose est imperceptible. Dieu nous l'a donnée, ou peut-être, pour parler j)lus juste. Dieu nous a donnés à elle. Ètes-vous bien sûr qu'il ne peut la conserver? Songez,
1 C'est le mot du Leibniz.
examinez; pouvez-vous m'en fournir quelque démonstration?
BiRTox. — Non; j'en ai cherché dans mon entendement, dans tous les livres des athées, et surtout dans le troisième chant de Lucrèce* ; j'avoue que je n'ai jamais trouvé que des vraisemblances.
Freind. — Et, sur ces simples vraisemblances, nous nous abandonnerions à toutes nos passions funestes ! nous vivrions en brutes ! n'ayant pour règle que nos appétits, et pour frein que la crainte des autres hommes rendus éternellement ennemis les uns des autres par cette crainte mutuelle; car on veut toujours détruire ce qu'on craint : pensez-y bien, monsieur Birton; réfléchissez-y sérieusement, mon fils Jenni : n'attendre de Dieu ni châtiment ni récompense, c'est être véritablement athée. A quoi servirait l'idée d'un Dieu qui n'aurait sur vous aucun pouvoir? C'est comme si l'on disait : « Grand bien lui fasse ; qu'il (( reste dans son manoir, et moi dans le mien : je ne me « soucie pas plus de lui qu'il ne se soucie de moi ; il n'a « pas plus de juridiction sur ma personne qu'un chanoine (( de Windsor n'en a sur un membre de notre parle- (( ment : » alors je suis mon dieu à moi-même, je sacrilie le monde entier à mes fantaisies, si j'en trouve l'occasion ; je suis sans loi, je ne regarde que moi. Si les autres êtres sont moutons, je me fais loup; s'ils sont poules, je me fais renard.
(' Je suppose, ce qu'à Dieu ne plaise, que toute notre Angleterre soit athée par principes ; je conviens qu'il pourra se trouver plusieurs citoyens qui, nés tranquilles et doux, assez riches pour n'avoir pas besoin d'être injustes, gou-
1. Celui ou Lucrèce s'efforce | meurt comme le corps, et que la d'établir que l'àme est matérielle, | crainte des enfers est chimérique.
vernés par l'honneur, et par conséquent attentifs à leur conduite, pourront vivre ensemble en société; ils cultiveront les beaux-arts, par qui les mœurs s'adoucissent; ils pourront vivre dans la paix, dans l'innocente gaieté des honnêtes gens; mais l'athée pauvre et violent, sûr de l'impunité, sera un sot s'il ne vous assassine pas pour voler votre argent. Dès lors tous les liens de la société sont rompus, tous les crimes secrets inondent la terre, comme les sauterelles, à peine d'abord aperçues, viennent ravager les campagnes : le bas peuple ne sera qu'une horde de hrig;uids, comme nos voleurs, dont on ne pend pas la dixième partie à nos sessions; ils passent leur misérable vie dans les tavernes avec des filles perdues, ils les battent, ils se battent entre eux ; ils tombent ivres au milieu de leurs pintes de plomb dont ils se sont cassé la tête ; ils se réveillent pour voler et pour assassiner; ils recommencent chaque jour ce cercle abominable de brutalités.
(( Qui retiendra les grands et les rois dans leurs vengeances, dans leur ambition à laquelle ils veulent tout immoler? Un roi athée esl plus dangereux qu'un Ravaillac fanalique.
« Les athées fourmillaient en Italie au xv= siècle; qu'en arriva-t-il? Il fut aussi connimn d'empoisonner que de donner à souper, et d'enfoncer un stylet dans le cœur de son ami que de l'embrasser; il y eut des professeurs du crime, comme il y a aujourd'hui des maîtres de musique et de mathématiques. On choisissait exprès les temples pour y assassiner les princes aux pieds des autels.
(( La croyance d'un Dieu rémunérateur des bonnes actions, punisseur des méchanfes, pardonneur des fautes légères, est donc la croyance la plus utile au genre humain; c'est le seul frein des hommes puissants qui commettent insolemment tes crimes publics ; c'est le seul
frein des liommes qui commettent adroitement les crimes
secrets. »
(Histoire de Jciiiii, chap. X et XI.)