‹ Extraits en prose de VoltaireChapitre 150 sur 259 · L'ETAT DE NATURE POUR L'HOMME · texte numérisé non relu

L'ETAT DE NATURE POUR L'HOMME

Que serait l'homme dans l'état qu'on nomme de pure nalurel Un animal fort au-dessous des premiers Iroquois qu'on trouva dans le nord de l'Amérique.

11 serait très inférieur à ces Iroquois, puisque ceux-ci savaient aUumer du feu et se faire des flèches. Il fallut des siècles pour parvenir à ces deux arts.

L'homme abandonné à la pure nature n'aurait pour tout langage que quelques sons mal articulés; l'espèce serait réduite à un très petit nombre par la difficulté de la nourriture et par le défaut des secours, du moins dans nos tristes climats. Il n'aurait pas plus de connaissance de Dieu et de l'âme que des mathématiques; ses idées seraient renfermées dans le soin de se nourrir. L'espèce des castors serait très préférable.

C'est alors que l'Iiomme ne serait précisément qu'un enfant robuste*; et on a vu beaucoup d'hommes qui ne sont pas fort au-dessus de cet état.

1. Ce morceau est uno rérutalion (le J.-J. Rousseau qui, clans la première partie du Discours >>in' l'origine de Vinégnlité, a dépeint l'homme tel qu'il aimait à se le figurer dans un prétendu état de nature antérieur à la constitution des sociétés; état sauvage, mais parfaitement heureux, où les instincts se donnent libre carrière,

sans être ni surexcités par des passions factices, ni contrariés par des iaées morales,

2. Et par conséquent très malfaisant.— C'est l'opinion de Hobbes, (|ue combat Rousseau eu alléguant ((uc l'homme à l'état de nature cesse d'èlre dépendant (ce qui est le propre de l'enfant), dès que ses forces lui permeltont de se suffire.

Les Lapons, les Samoïèdes, les habitants du Kamtschatka, les Cafres, les Uottentols sont à l'égard de l'homme en l'état de pure nature, ce qu'étaient autrefois les cours de Cyrus et de Sémiramis, en comparaison des habitants des Cévennes. Et cependant ces habitants du Kamtschatka et ces Hottentots de nos jours, si supérieurs à l'homme entièrement sauvage, sont des animaux qui vivent six mois de l'année dans des cavernes, où ils mangent à pleines mains la vermine dont ils sont mangés.

En général l'espèce humaine n'est pas de deux ou trois degrés plus civilisée que les gens du Kamtschatka. La multitude des bêtes brutes appelées hommes, comparée avec le petit nombre de ceux qui pensent', est au moins dans la proportion de cent à un chez beaucoup de nations.

Il est plaisant de considérer d'un côté le P. Malebranche qui s'entretient familièrement avec le Vo^be*, et de l'autre ces millions d'animaux semblables à lui qui n'ont jamais entendu parler de Verbe, et qui n'ont pas une idée métaphysique.

Entreles hommes à pur instinct et les hommes de génie flotte ce nombhe immense occupé uniquement de subsister.

Cette subsistance coûte des peines si prodigieuses, qu'il faut souvent, dans le nord de l'Amérique, qu'une image de Dieu ' coure cinq ou six lieues pour avoir à diner, et que chez nous l'image de Dieu arrose la terre de ses sueurs toute l'année pour avoir du pain.

Ajoutez à ce pain ou à l'équivalent une hutte et un méchant habit; voilà l'homme tel qu'il est en général d'un

1 L'idée, et plus encore le mot, sont cruellement dédaigneux pour ceux qui n'ont pas l'houneur de pejiner.

2. Malebranche soutient que toutes nos idées nous viennent de Dieu par une sorte de révélation continue.

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