IV. — DECOUVERTE DU NOUVEAU MONDE
C'est ici le plus grand événement sans doute de notre globe, dont une moitié avait toujours été iojiorée de l'autre. Tout ce qui a paru grand jusqu'ici* semble disparaître devant cette espèce de création nouvelle. Nous prononçons encore avec une admiration respectueuse les noms des Argonautes, qui firent cent fois moins que les matelots de Gama et (jLAIbuquerque. Que d'autels on eût érigés dans l'antiquité à un Grec qui eût découvert l'Amérique ! Christophe Colombo et Barthélemi son frère ne furent pas traités ainsi.
Colombo, frappé des entreprises des Portugais*, conçut qu'on pouvait faire quelque chose de plus grand, et par la seule inspection d'une carte de notre univers, jugea qu'il devait y en avoir un autre, et qu'on le trouverait en
1. Jusqu'au point de l'hiistoire où 1 que Vasco de Gama doulila en 1497. il est parvenu. ) — klbuquerque l'ut ensuite le grand
2. Diaz venait de reconnaître, en | explorateur et conquérant porlu- ^486, le cap do Boiine-Espérance, | gais; il prit Goa en lolO.
voguant toujours vers l'occident. Son courage fut égal à la force de son esprit, et d'autant plus grand qu'il eut à combattre^ les jpréjugés de tous ses comtemporains, et à soutenir les refus de tous les princes. Gènes, sa patrie, qui le traita de visionnaire, perdit la seule occasion de s'agrandir qui pouvait s'offrir pour elle. Henri YII, roi d'Angleterre, plus avide d'argent que capable d'en hasarder dans une si noble entreprise, n'écouta pas le frère de Colombo : lui-même fut refusé en Portugal par Jean II, dont les vues étaient entièrement tournées du côté de l'Afrique. Il ne pouvait s'adresser à la France, où la marine était toujours négligée, et les affaires autant que jamais en confusion sous la minorité de Charles YIIl. L'empereur Maximilien n'avait ni ports pour une flotte, ni argent pour l'équiper, ni grandeur de courage pour un tel projet. Venise eût pu s'en charger : mais, soit que l'aversion des Génois pour les Vénitiens ne permit pas à Colombo de s'adresser à la rivale de sa patrie, soit que Venise ne conçût de grandeur ([ue dans son commerce d'Alexandrie et du Levant, Colombo n'espéra qu'en la cour d'Espagne.
Ferdinand, roi d'Aragon, et Isabelle, reine de Castille, réunissaient par leur mariage toute l'Espagne, si vous en exceptez le royaume de Grenade, que les mahométans conservaient encore, mais que Ferdinand leur enleva bientôt après'. L'union d'Isabelle et de Ferdinand prépara la grandeur de l'Espagne; Colombo la commença; mais ce ne fut qu'après huit ans de sollicitations que la cour d'Isabelle consentit au bien que le citoyen de Gènes voulait lui faire. Ce qui fait échouer les plus grands projets, c'est presque toujours le défaut d'argent. La cour d'Espagne
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était pauvre. Il fallut que le prieur Pérez, et deux négociants, nommés Phizonfij avançassent ilix-sept mille ducats pour les frais de l'armement {H9'2, .3 août). Colomijo eut de la cour une patente, et partit enfin du J)oi;t de^ Palos en -^ Andalousie avec trois petits vaisseaux, et un vain titre d'amiral.
Des des Canjjjeg, où il mouilla, il ne mit que ^j:e^iite-troi.s ÏQur^ pour découvrir la première île de l'Amérique; et pendant ce court trajet il eut à soutenir plus de murmures de son équipage qu'il n'avait essuyé de refus des princes de l'Europe. Cette île, située environ à mille lieues des Canaries, fut nommée ^an Salvator. Aussitôt après il découvrit les autres îles Lucayes, Cuba, et IJispaniola. nommée aujourd'hui Saint-Domingue. Ferdinand et Isabelle fiuent dans une singulière surprise de le voir revenir au bout de sept mois (1493, 15 mars) avec des Américains d'Hispaniola, des raretés du pays, et surtout de l'or qu'il lein- présenta. Le roi et la reine le firent asseoir et couvrir comme un grand d'Espagne, le nonmièrent grand amiral et vice-roi du nouveau monde. Il était regardé partout comme un homme unique envoyé du ciel. C'était alors à qui s'intéresserait dans ses entreprises, à qui s'embarquerait sous ses ordres. Il repart avec une flotte de dix-sept vaisseaux (1-493). Il trouve encore de nouvelles îles, les An tnies et la Jamaïque. Le doute s'était changé en admiration pour lui à son premier voyage; mais l'admiration se tourna eu envie au second.
11 était amiral, vice-roi, et pouvait ajouter à ces titres celui de bienfaiteur de Ferdinand et d'Isabelle. Cependant des juges, envoyés sur ses vaisseaux mêmes pour veiller sur sa conduite, le ramenèrent en Espagne. Le peuple, qui entendit que Colombo arrivait, courut au-devant de lui, comme du génie tutélaire de l'Espagne. On tira Colombo du
vaisseau; il parut, mais avec les fers aux pieds et aux mains.
Ce traitement lui avait été fait par l'ordre de Epnseca, évèque de Burgos, intendant des armements. L'ingratitude était aussi grande que les services. Isabelle en fut honteuse : elle répara cet affront autant qu'elle le put; mais on retint Colombo quatre années, soit qu'on craignit qu'il ne prît pour lui ce qu'il avait découvert, soit qu'on voulût seulement avoir le temps de s'informer de sa conduite. Eniln on le renvoya encore dans son nouveau monde (1498). Ce fut à ce troisième voyage qu'il aperçut le continent à dix degrés de l'équateur, et qu'il vit la côte où l'on a bâti Cartliagène*.
Lorsque Colombo avait promis un nouvel hémisphère, on lui avait soutenu que cet hémisphère ne pouvait exister; et quand il l'eut découvert, on prétendit qu'il avait été connu depuis longtemps. Je ne parle pas ici d'un Martin Behem de Nuremberg, qui, dit-on, alla de Nuremberg au détroit de Magellan en 1460. avec une patente d'une duchesse de Bourgogne, qui, ne régnant pas alors, ne pouvait donner de patentes. Je ne parle pas des prétendues cartes qu'on montre de ce Martin Behem, et des contradictions qui décrédilent cette fable : mais enfin ce Martin Behem n'avait pas peuplé l'Amérique. Ou en faisait honneur aux Carthaginois, et on citait un livre d'Arislote qu'il n'a pas composé-. Quelques-uns ont cru trouver de la conformité entre des paroles caraïbes et des mots hébreux, et n'ont pas manqué de suivre une si belle ouverture. D'autres ont su que les enfants de Noé, s'étant établis en Sibérie, passèrent de là en Canada sur la glace, et qu'ensuite leurs enfants nés au Canada allèrent peupler le