‹ Extraits en prose de VoltaireChapitre 160 sur 259 · Espèce de haut-de-cliausses · texte numérisé non relu

Espèce de haut-de-cliausses

court et relevé, qui ne descendait qu'à la moitié des cuisses, et que l'ou couvrait d'uue demi -jupe. »

(Saiul-Foix.)

destinée à une course de chevaux, et la petite à une course à pied. Auprès d'un poteau de la grande carrière était un homme à cheval, qui tenait une espèce de grande aiguière d'argent couverte. A la balustrade de la carrière intérieure étaient deux perches; au haut de l'une on voyait un grand chapeau suspendu, et à l'autre flottait une chemise de femme. Un gros homme était debout entre les deux perches, tenant une bourse à la main. La grande aiguière était le prix de la course des chevaux; la bourse, celle de la course à pied; mais je fus agréablement surpris quand on me dit qu'il y avait une course de filles ; qu'outre la bourse destinée à la victorieuse, on lui donnait pour marque d'honneur cette chemise qui flottait au haut de cette perche, et que le chapeau était pour l'homme qui aurait le mieux couru.

J'eus la bonne fortune de rencontrer dans la foule quelques négociants pour qui j'avais des lettres de recommandation. Ces messieurs me firent les honneurs de la fête, avec cet empressement et cette cordialité de gens qui sont dans la joie, et qui veulent qu'on la partage avec eux. Ils me firent venir un cheval, ils envoyèrent chercher des rafraîchissements ; ils eurent soin de me placer dans un endroit d'où je pouvais aisément avoir le spectacle de toutes les courses et celui de la rivière, avec la vue de Londres dans l'éloignement.

Je me crus transporté aux jeux Olympiques; mais la beauté de la Tamise, cette foule de vaisseaux, l'immensité de la ville de Londres, tout cela me fit bientôt rougir d'avoir osé comparer l'Élide à l'Angleterre. J'appris que dans le même moment il y avait un combat de gladiateurs* dans Londres, et je me crus aussitôt avec les anciens Romains. Un courrier de Danemark qui était arrivé le matin, et qui

1. Du boxeurs : c'est un ji-ii il'uru; lirulahté plusiiinoceule.

290 EXTRAITS EiN PROSE DE VOLTAIRE.

s'en retoiiniait heureusement le soir même, se trouva auprès de moi pendant les courses : il me paraissait saisi de joie et d'étonnement ; il croyait que toute la nation était toujours aussi gaie; que toutes les femmes étaient belles et vives, et que le ciel d'Angleterre était toujours pur et serein ; qu'on ne songeait jamais qu'au plaisir; que tous les jours étaient comme le jour qu'il voyait; et il partit sans être détrompé. Pour moi, plus enchanté encore que mon Danois, je me lis présenter le soir à quelques dames de la cour; je ne leur parlai que du spectacle ravissant dont je revenais; je ne doutais pas qu'elles n'y eussent été, et qu'elles ne fussent de ces dames que j'avais vues galoper de si bonne grâce. Cependant, je fus un peu surpris de voir qu'elles n'avaient point cet air de vivacité qu'ont les personnes qui viennent do se réjouir; elles étaient guindées et froides, prenaient du thé, faisaient un grand bruit avec leurs éventails, ne disaient mot, ou criaient toutes à la fois pour médire de leur prochain; quelques-unes jouaient au quadrille % d'autres lisaient la gazette : entin une plus charitable que les antres voulut bien m'apprendra que le beau monde ne s'abaissait pas à aller à ces assemblées populaires qui m'avaient tant charmé; que toutes ces belles personnes vêtues de toiles des Indes étaient des servantes ou des villageoises; que toute cette brillante jeunesse, si bien montée et caracolant autour de la carrière, était une troupe d'écohers et d'apprentis montés sur des chevaux de louage. Je me sentis une vraie colère contre la dame qui me dit tout cela. Je lâchai de n'en rien croire, et m'en retournai de dépit dans la Cité-, trouver les marchands et les aldennen^ qui m'avaient fait si cordialement les. honneurs de mes prétendus jeux Olympiques.

1. Jeu lie Ciirlt's ; l'lionil)rr jour 1 i. Oiiarlior niarcliniiil do Londres. à qualic. I 5. Ol'liciers muuiciiJUiai

Je trouvai le lendemain, dans un café malpropre, mal meublé, mal servi, et mal éclairé, la plupart de ces messieurs, qui la veille étaient si affables et d'une humeur si aimable; aucun d'eux ne me reconnut; je me hasardai d'en attaquer quelques-uns de conversation; je n'en tirai point de réponse, ou tout au plus un oui ou un non; je me Iii>urai qu'apparemment je les avais offensés tous la veille. Je m'examinai, et je tcàchai de me souvenir si je n'avais pas donné la préférence aux étoffes de Lyon sur les leurs; ou si je n'avais pas dit que les cuisiniers français l'emportaient sur les anglais; que Paris était une ville plus agréable que Londres; qu'on passait son temps plus agréablement à Versailles qu'à Saint-James', ou quelque autre énormité pareille-. ÎS'e me sentant coupable de rien, je pris la liberté de demander à l'un d'eux, avec un air de vivacité qui leur parut fort étrange, pourquoi ils étaient tous si tristes : mou honnne nie répondit d'un air refrogné qu'il faisait un vont d'est '.

Je sortis brusquement du café, et j'allai à la cour, plein de ce beau préjugé français qu'une cour est (oujours gaie. Tout y était triste et morne, jusqu'aux fdles d'honneur. On y parlai! mélancoliquement du vent d'est. Je songeai alors à mon Danois de la veille. Je fus tenté de rire de la fausse idée qu"il avait emportée d'Angleterre; mais le climat opérait déj.n sur moi, et je m'étonnais de ne pouvoir rire. Un fameux médecin de la cour, à qui je confiai ma surprise, me dit que j'avais tort de ni'étonner, que je verrais bien autre chose au mois de novembre et de mars; qu'alors on se pendait par douzaine; que presque tout le monde était réellement malade dans ces deux saisons, et qu'une mé-

1. Paluis royal, à Londres. I 3. Le vent qui aniùne la Ijrunie cf

iJ. C'es-l une irouie. | produit le .s/)/etfH.

lancolie noire se répandait sur toute la nation : car c'est alors, dit-il, que le vent d'est souffle le plus constamment. Ce vent est la peste de notre île. Les animaux même en souffrent, et ont tous l'air abattu. Les hommes qui sont assez robustes pour conserver leur santé dans ce maudit vent perdent au moins leur bonne humeur. Chacun alors a le visage sévère, et l'esprit disposé aux résolutions désespérées. C'était, à la lettre, par un veut d'est qu'on coupa la tête à Charles I", et qu'on détrôna Jacques IL « Si vous avez quelque grâce à demander à la cour, m'ajouta-t-il à l'oreille, ne vous y prenez jamais que lorsque le vent sera à l'ouest ou au sud. »

Outre ces contrariétés que les éléments forment dans les esprits des Anglais, ils ont celles qui naissent de l'animosité des partis; et c'est ce qui désoriente le plus un étranger.

J'ai entendu dire ici. mot pour mot, que milord Jlarlborough était le plus grand poltron du monde, et que M. Fope était un sot.

J'étais venu plein de l'idée qu'un vvhig était un fin républicain, ennemi de la royauté, et un tory, un partisan de l'obéissance passive; mais j'ai trouvéque, dans le parlement, presque tous les vviglis étaient pour la cour et les (orys contre elle*.

Un jour, en me promenant au bord de la Tamise, l'un de mes rameurs, voyant que j'étais Français, se mit à m'exalter, d'un air fier, la liberté de son pays, et me dit, en ju-

1. Le minislcre d'alors, dirigt'' par Rolicrl Walpole, était compose lie whigx (libéraux) et s'attachait à tléveloppcr les prérogatives royales, pour faire pièce aux torys (conservaieurs), qui depuis la chute des

Sluarts conilwUaionl sourdement la dynastie nouvelle. — A'ollaire )i'entend rien encore, et n'entendra jamais grand'chose à ce jeu com|ili- (|uo des partis dans un gouvernelueut j)arleuieatairc.

ranl Dieu, qu'il aimait mieux être batelier sur la Tamise qu'archevêque eu France. Le lendemain, je vis mon même homme dans une prison auprès de laquelle je passais; il avait les l'ers au\ pieds, et tendait la main aux passants à travers la grille. Je lui demandai s'il faisait toujours aussi peu de cas d'un archevêque en France; il me reconnut. c Ah ! monsieur, l'abominable gouvernement que celui-ci ! On m'a enlevé par force, pour aller servir sur un vaisseau du roi eu Norvège; on m'arrache à ma femme et à mes enfants, et on me jette dans une prison, les fers aux pieds, jusqu'au jour de l'embarquement, de peur que je ne m'enfuie. »

Le malheur de cet homme, et une injustice si criante, me touchèrent sensiblement. Un Français, qui était avec moi, m'avoua qu'il sentait une joie mahgne de voir que les Anglais, qui nous reprochent si hautement notre servitude, étaient esclaves aussi bien que nous. J'avais un sentiment plus humain, j'étais affligé de ce qu'il n'y avait plus de liberté sur la terre.

Je vous avais écrit sur cela bien de la morale chagrine, lorsqu'un acte du parlement mit fin à cet abus d'enrôler des matelots par la force, et me fit jeter ma lettre au feu.

Ou m'avait promis que je retrouverais mes jeux Olympiques à ISewmarket. « Toute la noblesse, me disait-on, s'y assemble deux fois l'an ; le roi même s'y rend quelquefois avec la famille royale. Là, vous voyez un nombre prodigieux de chevaux les plus viles de l'Europe, nés d'étalons arabes et de juments anglaises, qui volent dans une carrière d'un gazon vert à perte de vue, sous de petits postillons velus d'étofl'es de soie, en présence de toute la cour. » J'ai été chercher ce beau spectacle, et j'ai vu des maquignons de qualité qui pariaient l'un contre l'autre, et qui mettaient,

dans cette solennité, infniiment plus de filouterie que de magnificence •.

Voulez-vous que je passe des petites choses aux grandes? Je vous demanderai si vous pensez qu'il soit bien aisé de vous définir une nation qui a coupé la tète à Charles l'"' parce qu'il voulait introduire l'usage des surplis en Ecosse et qu'il avait exigé un tribut que les juges avaient déclaré lui appartenir-; tandis que cette même nation a vu, sans murmurer, Cromwell chasser les parlements, les lords, les évêques et détruire toutes les lois^.

Songez que Jacques II a été détrôné en partie pour s'être obstiné à donner une place dans un collège à un pédant catholique*; et souvenez-vous que Henri VIII, ce tyran sanguinaire, moitié catholique, moitié protestant, changea la religion du pays parce qu'il voulait épouser une eflVontée 5, laquelle il envoya ensuite à l'échafaud"; qu'il écrivit un mauvais livre contre Luther, en faveur du pape, puis se fit pape lui-même en Angleterre, faisant pendre tous ceux qui niaient sa suprématie, et brûler ceux qui ne croyaient pas

1. En iiialitM'o do tin'f, on voit que nous sommes des imitateurs lidèlesde rAuftleleiTe.

2. C'est une lioutade. — Il s'afri*siil, en réalité, pour Charles I".

d'imposer à l'Éeosse presbytérienne la liturgie anglicane et de lever des taxes au mépris des votes du parlement.

5. C'est aussi ce dont s'étonne Bossuet, dans VOraison funèbre de llenrielle de France : « 11 fut donne à celui-ci (Cromwell) de tromper les peuples et de prévaloir contre les rois.... Quand une fois on a trouvé le moyen de prendre la multitude par l'appât de la liberté,

elle suit en aveucle, pourvu qu'elle en entende seulement le nom.

Ccux-ei, occupés du premier objet qui les avait transportés, allaient toujours, sans l'egarder qu'ils allaient à la servitude... »

i. Le jésuite Peiers, son confesseur, qu'il ]irélendait faire cardinal et primat d'Anj;lelerre.

o. Aiinede [ioleyii. — Pourl'épouser, Henri Vlll rompit malgré le pape son mariage avec Callierine d'.4i'agon, et constitua sous sa suprématie l'Église schismaliqued'Angleterre (1531).

6. Cinq ans après, sous le cou|i d'une accusation d'adultère.

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à la iranssubstantiation; et tout cela gaiement et impunément .

Un esprit d'enthousiasme, une superstition furieuse avnit saisi toute la nation durant les guerres civiles; une impiété douce et oisive succéda à ces temps de troubles, sous le règne de Charles II.

Voilà comme tout change, et que tout semble se contredire. Ce qui est vérité dans un temps est erreur dans un autre. Les Espagnols disent d'un homme : Ilétcnt brave hier. C'est à peu près ainsi qu'il faudrait juger des nations, et surtout des Anglais. On devrait dire : « Ils étaient tels en cette année, en ce mois. »

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