X. — LE PARLEMENT ET LA LIBERTE EN ANGLETERRE
Les membres du parlement d'Angleterre aiment à se comparer aux anciens Romains autant qu'ils le peuvent.
Il n'y a pas longtemps que M. Shipping, dans la chambre des communes, commença son discours par ces mots : (( La majesté du peuple anglais serait blessée, etc. » La singularité de l'expression causa un grand éclat de rire; mais, sans se déconcerter, il répéta les mêmes paroles d'un air ferme, et on ne rit plus. J'avoue que je ne vois rien de commun entre la majesté du peuple anglais et celle du peuple romain, encore moins entre leurs gouvernements-, il y a im sénat* à Londres dont quelques membres
i. Il veut dire la Chambre des coniniuues
sont soupçonnés, quoique à tort sans doute, de vendre leurs voix dans l'occasion, comme on faisait à Rome : voilà toute la ressemblance. D'ailleurs les deux nations me paraissent entièrement diflerentes, soit en bien, soit en mal. On n'a jamais connu chez les Romains la folie horrible des guerres de religion. Marins et Sylla, Pompée et César, Antoine et Auguste, ne se battaient point pour décider si le flamen* devait porter sa chemise par-dessus sa robe ou sa robe par-dessus sa chemise, et si les poulets sacrés devaient manger et boire, ou bien manger seulement, pour qu'on prit les augures. Les Anglais se sont fait pendre autrefois réciproquement à leurs assises, et se sont détruits en bataille rangée pour des querelles de pareille espèce* ; la secte des épiscopaux et le presbytérianisme ont tourné pour un temps ces têtes mélancoliques. Je m'imagine que pareille sottise ne leur arrivera plus; ils me paraissent devenir sages à leurs dépens, et je ne leur vois nulle envie de s'égorger dorénavant pour des syllogismes. Toutefois, qui peut répondre des hommes?
Voici une diflerence plus essentielle entre Rome et l'Angleterre, qui met tout l'avantage du côté de la dernière : c'est que le fruit des guerres civiles de Rome a été l'esclavage, et celui des troubles d'Angleterre, la liberté. La nation anglaise est la seule de la terre qui soit parvenue à régler le pouvoir des rois en leur résistant, et qui d'efforts en efforts ait enfin établi ce gouvernement sage où le prince, tout-puissant pour faire du bien, a les mains liées pour faire du mal; où les seigneurs sont grands sans insolence
1. Prêlre de Jupiter. — Allusion irrévérencieuse aux débals soulevés par l'élablissenient de la liturgie anglicane en Ecosse.